EUGÉNIE BASTIÉ : TOUCHE PAS À MON SEXE

14/05/2023 (2023-05-14)

[Source : lincorrect.org]

[Photo : © Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect]

Par Rémi Carlu

L’essayiste et journaliste du Figaro publie Sauvez la différence des sexes, court mais excellent texte dans lequel elle défend l’altérité des sexes dans ses dimensions naturelle et culturelle, que menacent aujourd’hui les pensées néo-féministes de la déconstruction.

Comment le féminisme, pensé au départ pour émanciper les femmes, en est arrivé à nier l’existence du sexe féminin ?

Le féminisme a connu trois vagues. La première consistait à donner aux femmes des droits politiques et civils déjà obtenus pour les hommes. Ensuite, la révolution sexuelle des années 70 a renversé le patriarcat en donnant aux femmes le pouvoir de s’approprier la reproduction. Nous sommes maintenant dans une troisième vague qui consiste à gommer la différence des sexes sous prétexte que toute différence serait une construction sociale au service de la domination masculine — idée que l’on trouve déjà chez Simone de Beauvoir. En effaçant cette différence, on aboutirait à l’égalité et donc à l’émancipation totale des femmes. Ainsi, le féminisme est devenu le syndicat d’un sujet qu’il déconstruit par ailleurs. La femme doit être partout, mais elle n’existe pas. C’est évidemment un mensonge scientifique. Le problème de ce féminisme est qu’il s’est construit sur le modèle du marxisme : la lutte des classes a été appliquée à la rivalité entre hommes et femmes. Mais là où la différence des classes n’existe pas dans la nature, la différence des sexes est bien réelle. On peut renverser un ordre social, pas l’ordre naturel.

Comment, malgré l’évidence biologique donc, cette idéologie peut-elle prospérer ?

Comme toute idéologie, elle séduit, car elle offre des clés de lecture du monde, en prenant le relais des vieilles utopies. Comme on ne peut plus changer le monde, on change son sexe. Il y a là une espèce de repli du fantasme de toute-puissance dans la sphère de l’intime. L’impuissance révolutionnaire dans la cité se réfugie dans la politique de l’intime. On fait de sa propre vie une révolution, pour entretenir le fantasme moderne du progrès.

Sur la différence des sexes, comment nature et culture s’articulent-elles ?

Il y a deux mensonges : le premier consiste à dire que toute la différence des sexes est un construit social ; le second que tout ce qui est construit doit être déconstruit. À l’inverse, je pense qu’il y a un substrat biologique évident, et que le construit ne mérite pas nécessairement d’être déconstruit. Il existe de belles constructions sociales comme la paternité, qui n’existe pas dans la nature chez les chimpanzés ou les bonobos. Certains construits sont donc positifs et ne méritent pas d’être mis en pièces. D’ailleurs, il n’est pas facile de déconstruire et parfois, il est même plus facile de renoncer à la nature qu’à la culture, par exemple avec les techniques de maîtrise de la procréation.

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La culture nous imprègne collectivement, et penser que l’on peut tout gommer d’un trait de plume sans conséquence est absolument vertigineux. Le problème d’un certain féminisme est qu’il est rousseauiste : il pense que l’homme sauvage est naturellement bon et que c’est la société qui le corrompt en éduquant les hommes à être des salauds envers les femmes. Or c’est l’inverse : l’homme a naturellement des pulsions sexuelles et agressives, et tout le travail de la civilisation est de mettre à distance ces pulsions, à travers le mariage ou la galanterie.

Pouvez-vous nous éclairer sur ce paradoxe qui bat en brèche l’argumentaire féministe : c’est dans les sociétés où l’égalité formelle est la plus poussée que les comportements sont les plus genrés.

C’est en Norvège qu’apparaît le paradoxe du fossé sur le marché du travail. En clair, plus les sociétés sont égalitaires, c’est-à-dire que l’on offre aux filles le choix de faire les métiers qu’elles souhaitent, plus les choix de carrière sont genrés : les jeunes hommes se tournent vers les métiers de l’objet alors que les
filles se dirigent vers les métiers du soin. Plus la liberté de choix est grande, plus les différences s’affirment — alors que dans les pays émergents, beaucoup plus de femmes qui vont faire des carrières d’ingénieur pour se hisser socialement. Cela prouve qu’en moyenne, les choix sont genrés et s’expliquent en partie par des différences biologiques — même s’il existe évidemment des contre- exemples.

La complémentarité des sexes suppose que chacun dispose de caractéristiques propres. Qu’est-ce qui distingue les deux sexes ?

J’essaye d’éviter tout discours essentialiste. Toutefois, il subsiste une différence majeure : la maternité. La femme engendre dans son propre corps alors que l’homme engendre dans le corps d’autrui. Ce n’est pas une petite différence : nous ne sommes pas de simples esprits placés dans un corps, celui-ci forme véritablement notre rapport au monde. Ainsi, il y a une différence fondamentale entre père et mère dans leur rapport à l’enfant. Porter l’enfant induit un rapport plus fusionnel pour la mère, alors que le père est plutôt là pour couper la mère de l’enfant. Il y a aussi un rapport au temps différent. Par les règles ou la ménopause, le corps des femmes se rappelle à elles, et elles sont donc davantage taraudées par la question de la maternité. En clair, le discours féministe doit prendre en compte la maternité, car c’est de là que viennent les principaux problèmes qui se posent aux femmes, notamment sur la manière de concilier vie professionnelle et vie familiale. Évidemment, cela ne veut pas dire que nous sommes figés dans des rôles déterminés.

J’essaye d’éviter tout discours essentialiste. Toutefois, il subsiste une différence majeure : la maternité.

Eugénie Bastié

On doit laisser le choix aux femmes contrairement à Simone de Beauvoir qui disait à une journaliste américaine qu’il ne fallait pas laisser aux femmes le choix de rester à la maison, car elles continueraient de le faire si on le leur donnait. C’est assez révélateur d’une volonté d’ingénierie sociale qui rejoint Rousseau : « On les forcera à être libre. »

Il y a ces derniers temps de nombreuses femmes qui disent publiquement regretter d’avoir eu des enfants. Comment analysez-vous ce phénomène ?

À chaque débat féministe, on parle d’un « tabou », en l’occurrence le tabou du regret d’être mère. J’y vois une grande arrogance qui m’exaspère, comme si on n’en avait jamais parlé avant elles. S’il y a une femme dans l’histoire qui symbolise le regret d’être mère, c’est la Vierge Marie. Dans les faits, elle était évidemment contente d’avoir mis cet enfant au monde, mais elle ressent une immense douleur lorsqu’on lui annonce que son fils va être crucifié. On présente aujourd’hui la maternité comme un fardeau qui pèse sur l’émancipation des femmes. Cette idée est vraie si l’on considère que l’émancipation des femmes consiste à en faire des hommes comme les autres, en mettant la carrière professionnelle au centre de la société. Mais je ne crois pas que la femme doive être réduite à cela.

Pour émanciper les femmes, le féminisme en a donc fait des hommes.

La France est très marquée par le féminisme de Beauvoir qui considérait la maternité comme un fardeau. Et de son point de vue, elle n’a pas tort, car c’est dans la maternité que gît le patriarcat. D’après elle, faire des enfants empêche la femme de devenir l’égal de l’homme. Or, au lieu d’adapter l’économie au
corps de la femme, on a demandé aux femmes d’adapter leur corps à l’économie. On leur demande d’être les plus performantes au moment où elles sont le plus fécondes, plutôt que d’imaginer d’autres échelles de valeurs. On leur fait croire qu’elles peuvent être à la fois des mères épanouies et des travailleuses performantes. Le féminisme ment aux femmes et cela crée de nombreuses frustrations.

En quoi le patriarcat est-il mort à partir du contrôle de la fécondité par les femmes ? Et quel est le rôle de la mécanisation dans cette mise
à mort ?

Sandrine Rousseau devrait en prendre de la graine, car c’est le monde industriel et capitaliste qui a permis l’émancipation de la femme. Si elle veut la décroissance, il va falloir qu’elle retourne au patriarcat, car ce sont la technique (pilule et avortement) et la machine qui ont dévalorisé le rôle masculin et permis la société d’aujourd’hui. Le patriarcat n’est pas un complot des hommes contre les femmes, mais un marché : la femme s’occupe du foyer pendant que l’homme gagne son pain ou meurt à la guerre. À partir du moment où la force masculine n’a plus de sens et où on ne meurt plus à la guerre, ce contrat-là n’a plus de sens.

Par la contraception et l’avortement, la révolution sexuelle est une révolution au même titre que le renversement des trois ordres menant à la démocratie. C’est pour cela qu’il y a une cristallisation sur la question de l’IVG : c’est le pivot qui fait basculer d’un régime à l’autre. Aujourd’hui en Occident, on n’est plus dans un régime patriarcal, on est même peut-être en train de basculer dans un régime matriarcal.

Le patriarcat n’est pas un complot des hommes contre les femmes, mais un marché : la femme s’occupe du foyer pendant que l’homme gagne son pain ou meurt à la guerre.

Eugénie Bastié

Or le féminisme actuel refuse de voir que le monde a changé. Il ne voit pas les nouvelles menaces à venir, ni le malaise masculin. Si on prolonge toutes les courbes, on voit que les hommes sont mal lotis dans beaucoup de domaines, notamment l’éducation. Car là gît le problème de fond : la force physique qui fondait le privilège masculin n’a plus d’utilité, tandis que la femme a toujours le privilège de la maternité. Les femmes ont gagné un nouveau rôle alors que les hommes ont été destitués du leur.

Au fond, l’homme n’est-il pas devenu inutile ?

Il a encore un rôle à jouer en tant que père. On s’aperçoit aujourd’hui qu’il y a une surreprésentation des enfants sans père dans la délinquance. Les familles monoparentales sont une catastrophe absolue, problème que l’on nie par peur de stigmatiser. Malgré les hypocrisies bourgeoises du XIXe siècle, le mariage offrait un cadre de stabilité familiale qui donnait un rôle à chacun. L’absence d’injonction au mariage à notre époque crée beaucoup de dysfonctionnements sociaux.

S’il existe bien un fond naturel indépassable, ne surestimez-vous pas la menace que représente cette déconstruction ?

Il est certain que la différence des sexes existera toujours. Mais quel est l’habillage culturel qu’on lui donnera ? Souhaite-t-on donner des modèles
qui incarnent cette différence, ou au contraire l’éradiquer ? Au risque qu’elle ressurgisse de manière caricaturale comme c’est le cas dans la pornographie, dans le masculinisme, dans la culture banlieusarde ou dans l’islam. Je crois que l’on doit préserver un modèle français de la féminité et de la masculinité pour combler le vide actuel.

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On a tendance à croire que tout ce qui est traditionnel est une forme d’oppression, alors qu’il s’agit de solutions trouvées à un problème qui ont fait leurs preuves dans le temps. À cet égard, je crois beaucoup à l’éducation genrée parce qu’on ne peut pas s’adresser pareillement aux garçons et aux filles, surtout à l’adolescence.

On vit d’ailleurs un mouvement de balancier. Nous sommes allés tellement loin dans la déconstruction qu’il y aura peut-être une appétence pour de nouvelles normes. Je considère le mouvement #MeToo comme un retour de bâton. On a fait croire que l’acte sexuel était banal pour les femmes comme pour les hommes ; finalement, on s’aperçoit que cela entraîne des souffrances et des regrets. Il y a un aspect civilisateur dans #MeToo. Le paradoxe est que
ce besoin de normes s’exprime dans le langage du progressisme.

Rémi Carlu

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