Seuls les barbares brûlent les livres, les bibliothèques ou les écoles

03/07/2023 (2023-07-03)

Par Gérard Delépine

Les livres conservent les savoirs de l’humanité et permettent leur transmission.

Les écoles en facilitent la diffusion. La destruction de la bibliothèque d’Alexandrie est partout considérée comme une perte inestimable pour l’humanité. Seuls les nazis et les barbares qu’ils ont imités étaient très fiers de réaliser des autodafés de livres.

LA BIBLIOTHÈQUE D’ALEXANDRIE : un antécédent lourd et tragique

Et voici qu’en France de 2023, qui offre des écoles et des bibliothèques gratuites à tous pour le bénéfice prioritaire des plus défavorisés, de nouveaux barbares dans une rage aveugle s’en prennent aux symboles du savoir et de la civilisation qui pourrait leur apporter ce qui leur manque.

Soixante-dix bibliothèques ont été incendiées en France entre 1996 et 2013, principalement dans des quartiers populaires. Sont-ils comme l’incendiaire d’une bibliothèque au cours des révoltes de la Commune de Paris qui ne savait pas lire1 ?

On peut comprendre l’insatisfaction de jeunes qui n’ont pas su ou voulu s’instruire à l’école et se retrouvent angoissés par leur avenir et les difficultés d’ascension sociale difficilement réalisables. Mais on ne scie pas une branche sur laquelle on peut s’asseoir. Réalisent-ils qu’ils sont de grands privilégiés si on les compare aux parents et enfants africains qui souffrent d’en manquer se battent pour obtenir des livres et aller à l’école ?

Rien, sinon l’ignorance et l’expression d’une rage qui se trompe totalement de cible peuvent expliquer des actes aussi stupides qui témoignent dramatiquement de la totale faillite de l’enseignement scolaire depuis plus de vingt ans.

Comme lieux de culte, les écoles, les bibliothèques et les hôpitaux constituent les symboles et les outils de la civilisation. Ne pas les respecter c’est refuser son humanité. Il faut à nouveau lutter et ramener à la raison les barbares !

Rappelons le poème de Victor Hugo écrit en 1872 :

À qui la faute
Tu viens d’incendier la Bibliothèque ?
– Oui. J’ai mis le feu là.

– Mais c’est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d’œuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire,
Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes ! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des jobs, debout sur l’horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l’esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit ; parce qu’il brille et qu’il les illumine,
Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus d’esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille
L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître
À mesure qu’il plonge en ton cœur plus avant,
Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l’homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C’est à toi comprends donc, et c’est toi qui l’éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l’erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l’ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !

Je ne sais pas lire. »

1 Poème de Victor Hugo : « “À qui la faute ?” écrit en1872 sur l’incendie de la bibliothèque » des Tuileries.

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