Le mystère Athos

06/10/2023 (2023-10-06)

Par Nicolas Bonnal

Alexandre Dumas révélé et le message d’Athos :

« — Raoul [fils d’Athos], sachez distinguer toujours le roi de la royauté ; le roi n’est qu’un homme, la royauté, c’est l’esprit de Dieu ; quand vous serez dans le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l’apparence matérielle pour le principe invisible, car le principe invisible est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en l’incarnant dans un homme… Parce que tous les gentilshommes sont frères, parce que vous êtes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les premiers entre les gentilshommes, parce que la plèbe aveugle, ingrate et bête prend toujours plaisir à abaisser ce qui lui est supérieur ; et c’est vous, vous, d’Artagnan, l’homme de la vieille seigneurie, l’homme au beau nom, l’homme à la bonne épée, qui avez contribué à livrer un roi à des marchands de bière, à des tailleurs, à des charretiers ».

Il y a des fois comme cela où il faut se prendre pour saint Paul : arrêter de donner du lait à boire au lecteur, distribuer au contraire des nourritures solides. Eh oui, compagnons, stéréos, ça veut d’abord dire dur chez nos pères1 !

La nourriture « stéréa », elle passera (comme toujours) par la littérature populaire. Elle est un réceptacle, a dit Guénon, que dégoûtait la culture de la classe moyenne.

Dans son texte du 28 novembre 2010 donc, Philippe Grasset rappelle que les Trois mousquetaires sont une institution mondiale et transcendantale, y compris en Inde et dans le film Slumdog millionnaire. On pose des questions sur ces héros les plus populaires du monde.

Alexandre Dumas le savait d’ailleurs. Écoutez-le, ce visionnaire, qui écrit dans le Vicomte (ou Dix ans plus tard) :

« C’est qu’en effet ces quatre noms, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, étaient vénérés par tout ce qui portait une épée, comme dans l’Antiquité étaient vénérés les noms d’Hercule, de Thésée, de Castor et de Pollux2. »

On va essayer de comprendre pourquoi.

Dans un de mes textes précédents, j’ai cité Athos reprochant à d’Artagnan de ne pas être dans le camp des rois et des gentilshommes. Philippe Grasset m’indique alors un extrait de son inépuisable Grâce de l’Histoire. Il cite ces autres lignes somptueuses de Dumas.

C’est Athos, ce mont Athos de la Tradition hyperboréenne qui parle à son fils :

« Raoul, sachez distinguer toujours le roi de la royauté ; le roi n’est qu’un homme, la royauté, c’est l’esprit de Dieu ; quand vous serez dans le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l’apparence matérielle pour le principe invisible, car le principe invisible est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en l’incarnant dans un homme3. »

Relisons les remontrances d’Athos à d’Artagnan :

– Parce que tous les gentilshommes sont frères, parce que vous êtes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les premiers entre les gentilshommes, parce que la plèbe aveugle, ingrate et bête prend toujours plaisir à abaisser ce qui lui est supérieur ; et c’est vous, vous, d’Artagnan, l’homme de la vieille seigneurie, l’homme au beau nom, l’homme à la bonne épée, qui avez contribué à livrer un roi à des marchands de bière, à des tailleurs, à des charretiers4 !

Nous sommes dans les années 1640, dans la Qualité dit PhG, peu avant la Quantité qui va débarquer avec Louis XIV, ce roi-machine dont a parlé Apostolidès.

Ce roi-machine va emmener au pouvoir la bourgeoisie. Voici ce qu’il advient « dix ans après » (pour parler comme Dumas I et PhG) à d’Artagnan, conformément aux sombres prophéties orthodoxes du Voyant Athos :

… « D’Artagnan n’avait absolument rien à faire dans ce monde brillant et léger. Après avoir suivi le roi pendant deux jours à Fontainebleau, et avoir regardé toutes les bergerades et tous les travestissements héroï-comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne suffisait point à remplir sa vie5. »

Lisez ces lignes incroyables maintenant :

« Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale (la télé ! La télé !), d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner et le souper, entre le souper et le coucher ; un de ces braves cerveaux ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée, tant la matière guette avec férocité aux portes de l’intelligence, et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le crâne un symptôme de pensée6. »

Que s’est-il passé ? PhG parlait de cette noble époque :

« Il y a une telle place accordée à l’honneur et une telle désinvolture chaleureuse, et une telle fermeté désinvolte dans l’exercice de la vertu de l’honneur… »

Et d’un coup on bascule.

On bascule dans la grisaille, le bourgeois, le monde ordinaire, la royauté pas sacrée du tout, les comptes d’apothicaires qui remplacent les contes de fées. On bascule dans l’horreur et dans l’erreur étatique, totalitaire même, de la Révocation en 1685, que l’Europe protestante ne pardonnera jamais à cette monarchie. On bascule, et les mousquetaires oublient les filles et les ferrets, les beuveries, et ils deviennent lucides et réactionnaires. Ils deviennent traditionnels sans le vouloir (au moins d’Artagnan, qui est le moins intelligent avec le géant Porthos, avatar pantagruélique, titan broyé sous le rocher du monde).

Athos défend le roi d’Angleterre, et il a raison.  La France aida Cromwell (le créateur d’un Deep State moderne et surtout le fondateur de l’Oceania de 1984 en fait) à détruire une première vieille monarchie.

Voici pourquoi Athos a raison, cette fois selon Fukuyama :

« Hobbes and Locke, the founders of modern liberalism, sought to eradicate thymos from political life altogether, and to replace it with a combination of desire and reason… The bourgeois was an entirely deliberate creation of early modern thought, an effort at social engineering that sought to create social peace by changing human nature itself7. »
[« Hobbes et Locke, les fondateurs du libéralisme moderne, ont cherché à éradiquer complètement le thymos de la vie politique et à le remplacer par une combinaison de désir et de raison […]. Le bourgeois est une création entièrement délibérée du début de la pensée moderne, un effort d’ingénierie sociale qui cherche à créer la paix sociale en changeant la nature humaine elle-même. »]

D’où Molière et Furetière. Les héros vont dégager, on aura les boutiquiers et leurs femmes savantes.

Fukuyama ne sait pas tout, et il n’a pas lu Taine, qui voit aussi le danger venir, de Bonacieux à François Hollande via Danton ou le Jules Favre :

« Le bourgeois est un être de formation récente, inconnu à l’antiquité, produit des grandes monarchies bien administrées, et, parmi toutes les espèces d’hommes que la société façonne, la moins capable d’exciter quelque intérêt. Car il est exclu de toutes les idées et de toutes les passions qui sont grandes, en France du moins où il a fleuri mieux qu’ailleurs8. »

La décadence décrite par Dumas frappe aussi les soldats du roy et les aristocrates (cf. Vigny bien sûr, servitude et grandeur militaire). Voici comment d’Artagnan réveillé par Athos engueule son jeune roi :

« Sire, choisissez ! Voulez-vous des amis ou des valets ? des soldats ou des danseurs à révérences ? des grands hommes ou des polichinelles ? Voulez-vous qu’on vous serve ou voulez-vous qu’on plie ! voulez-vous qu’on vous aime ou voulez-vous qu’on ait peur de vous (8) ? »

La civilisation devient « mécanicienne » et théâtrale. La médiocrité frappe les courtisans recouverts de rubans (Alceste) et de dentelles. Le tailleur Percerin est roi du pétrole chez Dumas. Montesquieu ajoute dans sa lettre XCIX :

« Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres. »

Et La Fontaine avant lui, dans ses Obsèques de la Lionne :

« Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
On dirait qu’un esprit anime mille corps ;
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts. »

Tout cela pour dire que nos aînés avaient bon œil.

Dumas décrit aussi la mélancolie spleenienne (Alceste encore) de ce monde moderne qui va avec cet amas de Bourgeois, de faux chrétiens, de rois décapités.

« … tout paraît noir, tout paraît amer, tout fait douter de Dieu, en parlant par la bouche même de Dieu9. »

Mais comme on verra en note 14, cette noire mélancolie se retrouve chez nos héros préférés de la Bhagavad-Gîtâ.

Ce n’est pas une consolation.

Et Aramis qui n’aime pas Louis XIV (et il a raison selon nous) ajoute :

« Le roi a souffert, il a de la rancune, il se vengera. Ce sera un mauvais roi. Je ne dis pas qu’il versera le sang comme Louis XI ou Charles IX, car il n’a pas à venger d’injures mortelles, mais il dévorera l’argent et la subsistance de ses sujets, parce qu’il a subi des injures d’intérêt et d’argent10. »

Ce roi c’est moi, c’est l’État tentaculaire d’aujourd’hui qui va tout voler. C’est le Minotaure. Lisez Jouvenel, Fénelon, sa lettre, celle de Saint-Simon, ou bien Vauban. C’est ce géant hobbesien qui bouffe littéralement les richesses de tout un royaume. Le XVIIe siècle est d’abord le siècle de Poucet avec les ogres aux trousses. Trois millions de Français en moins !

Retournons à la nourriture solide. D’un point de vue initiatique et traditionnel, voilà ce qui s’est passé, expliqué par Guénon :

« La Renaissance et la Réforme marquèrent une nouvelle phase critique, et enfin, d’après ce que semble indiquer Saint-Yves, la rupture complète aurait coïncidé avec les traités de Westphalie qui, en 1648, terminèrent la guerre de Trente Ans. Or il est remarquable que plusieurs auteurs aient affirmé précisément que, peu après la guerre de Trente Ans, les vrais Rose-Croix ont quitté l’Europe pour se retirer en Asie11. »

Il y a conscience de la rupture dans ce cycle magistral de cinq mille pages. On passe au milieu du Grand Siècle de Corneille à Molière, de l’épopée à la banalité. On est dans une ère et un territoire désacralisés. La princesse de Clèves, hommage discret au XVIe siècle, a reflété déjà cette prise de conscience, cette Sehnsucht…

Et Edmund Burke a superbement écrit peu après (car cent trente ans ici, c’est peu après) :

« But the age of chivalry is gone. That of sophisters, economists; and calculators has succeeded; and the glory of Europe is extinguished forever. Never, never more shall we behold that generous loyalty to rank and sex, that proud submission, that dignified obedience, that subordination of the heart which kept alive, even in servitude itself, the spirit of an exalted freedom12. »
[« Mais l’âge de la chevalerie est révolu. Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs a succédé, et la gloire de l’Europe s’est éteinte à jamais. Jamais, jamais plus nous ne verrons cette généreuse loyauté envers le rang et le sexe, cette fière soumission, cette digne obéissance, cette subordination du cœur qui maintenait vivant, même dans la servitude, l’esprit d’une liberté exaltée. »]

C’est cette obéissance aveugle ou paresseuse à cet État glacé qui caractérise l’humanité déchue ; et Tocqueville n’a rien répété d’autre.

On cite encore Guénon :

« La date précise de cette rupture est marquée, dans l’histoire extérieure de l’Europe, par la conclusion des traités de Westphalie, qui mirent fin à ce qui subsistait encore de la “Chrétienté” médiévale pour y substituer une organisation purement “politique”, au sens moderne et profane de ce mot13. »

On redonne le relais à Philippe Grasset qui se surpasse pour nous expliquer pourquoi les Fils du Ramayana et de la Bhaghavad Gîtâ14 déifient Dumas devant leur télé :

« Il y a une telle place accordée à l’honneur et une telle désinvolture chaleureuse, et une telle fermeté désinvolte dans l’exercice de la vertu de l’honneur, il y a un tel sens constant de la tragédie qu’est le destin du monde (et l’honneur est là pour en apprécier mieux les vertus), et une telle légèreté pour aborder les contraintes de la tragédie ainsi sans jamais laisser son caractère y céder par l’abaissement de l’émotion, que cette époque-là nous paraît, à nous gens de la modernité, d’un autre univers, d’une autre âme littéralement, — l’époque de la qualité qui ignore la quantité, l’époque du caractère individuel qui n’acquiert ses vertus que dans le sens d’une collectivité marquée par l’honneur, dans le sens de l’art de vivre qui est celui du héros, qui est l’art de vivre la tragédie du monde15. »

Les mousquetaires sont nos 47 ronin.

Quant à Milady, on y revient sous peu, car elle travaille pour la CIA16.

Notes

1 Hébreux, 5, 12.

2 Le vicomte de B., Chapitre CCLIV – La grotte.

3 Vingt ans après, chapitre XXIV.

4 Vingt ans après, chapitre LXI, Les gentilshommes.

5 Le vicomte de B., Chapitre CXL — Malaga.

6 Ibid.

7 End of History, chapter XVII, The Rise and Fall of Thumos.

8 La Fontaine et ses Fables, Deuxième partie, 4.

9 Bragelonne, IV, Chapitre CCIII.

10 Ibid., chapitre CCXXXIX – Les promesses.

11 Le Roi du Monde, chapitre VIII.

12 Burke, Reflections, p.63.

13 Aperçus sur l’initiation, chapitre XXXVIII.

14 Citons-la, cette Gîtâ si proche avec ses Kshatryas de Dumas et de l’acédie mousquetaire : « Car je ne vois pas ce qui pourrait chasser la tristesse qui consume mes sens, eussé je sur terre un vaste royaume sans ennemis et l’empire même des Dieux. » (II, 8)

15 « Contre-civilisation » et résistance, chapitre 24, Cinquième Partie

16 Les Trois mousquetaires, chapitres L-LVIII.

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