La crise de la République et l’effondrement des partis

02/12/2023 (2023-12-02)

[Source : breizh-info.com]

Xavier Patier : « La crise de la République et l’effondrement des partis sont deux expressions d’une seule évolution qui est la perte du sens de l’intérêt commun. » [Interview]

Xavier Patier, qui a notamment exercé des fonctions de dirigeant au service de l’État et en entreprise et publié de nombreux ouvrages, vient de sortir La confiance se fabrique-t-elle ? Essai sur la mort des élites républicaines (à commander chez Artège) présenté ainsi par son éditeur :

« Plutôt la barbarie que l’ennui ! » En écho à Théophile Gautier, voilà l’acte de résignation qui menace aujourd’hui la France, avec l’inconscience aveugle de ceux qui n’ont jamais connu les épreuves. Avec la mort des valeurs universelles, c’est désormais la violence qui impose en effet son Diktat comme une évidence, nous dit Xavier Patier.
Crise de la République, de la représentativité politique, effondrement des partis, affaiblissement du discours politique… Le constat est sans appel. Place désormais aux demi-habiles, classe de la morale dominante qui méprise à la fois le peuple et les élites et qui, pour certains, sont ouvertement complices des maux qui secouent la France depuis plusieurs années.
Comment surmonter ces écueils ? Comment la France peut-elle retrouver le sens de la civilisation et le goût des siens, des ambitions qu’elle a si longtemps portés ?
Xavier Patier ne se résigne pas à ce lent affaissement français, à cette léthargie occidentale secouée de crises périodiques où chacun regarde ailleurs tant qu’il le peut. Pour recréer les conditions de la confiance, il en appelle à renouer avec les vertus et aussi avec l’expérience unique des temps de trouble, inscrite dans la mémoire des moines et des soldats.
Un essai lucide autant que salvateur de nature à redonner espoir aux modernes désabusés que nous sommes.

Pour évoquer cet ouvrage, nous avons interrogé son auteur

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Xavier Patier : Je ne suis pas Breton, je suis corrézien, mais je connais un peu et aime beaucoup la Bretagne. Ses écrivains d’abord, Chateaubriand évidemment. Et aussi Pierre — Jakez Hélias et encore le poète Xavier Grall dont Jean — Edern Hallier était un admirateur, lui qui n’admirait pas grand monde en dehors de sa propre personne. Mon grand- père qui n’était pas breton a été élu député du Finistère en 1967. Il était parachuté, mais il a acheté une maison près de Penmarc’h où nous avons passé des vacances dans mon enfance. Nous embarquions au Guilvinec sur un chalutier appelé le Kleizer, à M. Yvinou. Nous avons été témoins d’une transformation profonde du pays bigouden pendant les années quatre-vingt, nous avons vu les fermes se transformer en villas et les grèves désertes devenir des plages bondées. Les coiffes ont disparu à la sortie de la messe. Mais les Bretons ont gardé leur caractère. J’ai un ami proche qui est député des Côtes-d’Armor, Marc Le Fur. Un grand député. Quand je pense à la Bretagne, c’est à lui que je pense, parce qu’il a l’esprit droit et opiniâtre que je prête à la population de ce pays.

Breizh-info.com : Dans votre livre, vous évoquez la « crise de la République » et l’’effondrement des partis ». Pouvez-vous nous donner des exemples précis illustrant ces phénomènes ? N’est-ce pas la République française qui porte en elle, depuis sa création, les germes de ce pourrissement, de cet effondrement ?

Xavier Patier : La crise de la République et l’effondrement des partis sont deux expressions d’une seule évolution qui est la perte du sens de l’intérêt commun. D’où vient cette perte de sens ? Sans doute de plusieurs causes, qu’on peut résumer sous le nom de triomphe de l’immédiateté et de l’individu, exacerbé par les progrès de la technique, notamment les réseaux sociaux. Bien savant qui pourrait dire si la technique est la cause ou la conséquence du nouveau tempérament humain en train de naître. Mais ce nouveau tempérament, indifférent à l’idée d’un projet collectif, nourrit le déclin des partis politiques et plus globalement la crise de la République. À terme, il menace la démocratie.

Breizh-info.com : Vous parlez de la « classe des demi -habiles » qui méprise à la fois le peuple et les élites. Pourriez-vous définir plus précisément ce groupe et nous expliquer en quoi il est particulièrement nuisible ?

Xavier Patier : C’est Blaise Pascal qui parle des « demi-habiles » pour désigner une sorte de classe moyenne des intelligences, qui méprise le peuple et en même temps déteste les élites, qui a un avis sur tout mais n’est savant sur rien, et qui sombre dans le jugement moral. Les demi-habiles sont des Tartuffes. Quatre siècles après Pascal, Tartuffe a pris le pouvoir. Les Tartuffes rendent le dialogue impossible. Ils font la leçon. Ils règnent sur la sous- morale des réseaux sociaux. Ils nous imposent d’être « comme il faut ».

Breizh-info.com : Quelles sont les conséquences de l’affaiblissement du discours politique sur la société française, et comment cela contribue-t-il à la crise de confiance actuelle ?

Xavier Patier : le discours politique français a profondément évolué, notamment en raison du règne des demi-habiles. Naguère, quand votre adversaire politique vous agressait, vous répondiez qu’il mentait. Aujourd’hui, vous répondez qu’il tient un discours de haine. Il ne s’agit plus d’exiger de son adversaire qu’il se justifie, mais d’exiger qu’ils se taisent. Il n’y a plus de débat. On qualifie de « nauséabonds » les idées qui ne nous plaisent pas : le nez a remplacé le cerveau. Mais on fait de la politique avec son cerveau, pas avec son nez. On bâtit un projet national avec sa raison, pas avec ses sensations.

Breizh-info.com : Qu’est-ce que les temps de trouble du passé ont permis de voir aboutir de positif, puisque vous semblez appeler à profiter de cette « expérience unique » ?

Xavier Patier : La leçon de l’Histoire est que « tout recommence toujours » comme a écrit le général de Gaulle à la fin de ses Mémoires. Les catastrophes que les experts nous annoncent, le déclassement, la désindustrialisation, la perte des repères, la fracture de la Nation sont déjà advenues. Et la vie continue. La politique doit imaginer désormais la vie après la fin du monde. Car après la fin du monde, la vie continue. Et ce peut être une belle vie. Mais il faut d’abord regarder la réalité comme elle est.

Breizh-info.com : Sur quels exemples doit-on s’inspirer pour surmonter les crises actuelles ? N’y a-t-il pas tout à réinventer justement, sans forcément plonger dans un conservatisme figé ?

Xavier Patier : Les exemples ne manquent pas. Nous avons eu la chance, en France, d’avoir deux hommes d’État en un seul siècle : Clemenceau et De Gaulle. Le vingt et unième siècle n’en a pas encore, mais il pourra en susciter un nouveau. Cet homme ou cette femme providentiels de demain sera capable de réinventer le roman national et de rendre aux Français le goût d’eux même. Il nous fera rêver pour nous remettre sur nos pieds.

Breizh-info.com : Vous avez travaillé au service de l’État, mais aussi de grandes entreprises. Comment votre parcours professionnel a-t-il influencé votre perspective sur les problèmes que vous abordez dans votre livre ?

Xavier Patier : Mon expérience professionnelle dans des univers finalement assez variés m’a donné la conviction que les Français ont une incroyable capacité de travail et d’invention. Il sont prêts à faire de grandes choses, pour peu qu’ils se sentent aimés. Quand le chef donne l’impression qu’il les méprise, plus rien ne bouge. Mais quand le chef leur dit qu’ils sont un grand peuple, ils le sont en effet.

Breizh-info.com : Enfin, quel message d’espoir ou quelles recommandations spécifiques aimeriez-vous laisser à vos lecteurs pour les aider à surmonter le sentiment de désillusion et de perte de confiance dans la société ?

Xavier Patier : Je recommanderais de ne jamais céder à la tentation de se désintéresser de la politique. Votons, débattons, ferraillons ! L’homme est un animal politique. Morte la politique, l’homme n’est plus grand-chose.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR

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