Sur le sens du mot « démocratie »

12/01/2024 (2024-01-12)

[Source : thesaker.is]

[Illustration : Klérotèrion, machine à tirer au sort les jurys en mettant le pinakion des citoyens dedans, Musée de l’Agora antique d’Athènes.
Par Marsyas — Travail personnel, CC BY-SA 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=475523]

Par Arturo Íñiguez

Si je dis qu’aucun d’entre nous ne vit dans une démocratie, quel que soit le pays d’où il vient, je suis sûr que la plupart des lecteurs du Saker seront d’accord. Mais si je demande à quoi ressemblerait une démocratie, je doute d’obtenir une réponse aussi unanime. Cependant, pour apporter un changement en convainquant d’autres personnes d’abandonner ce système et d’essayer quelque chose d’autre, nous devons avant tout avoir une vision claire de l’endroit où nous voulons aller.

Que signifie la démocratie ? La réponse classique à cette question, à savoir que la démocratie signifie le pouvoir du peuple, est le premier piège que nous devons éviter. Pourquoi ? Parce que cette réponse est totalement inutile. Tout défenseur du système actuel vous dira que le peuple a le pouvoir de voter contre le gouvernement et qu’il s’agit donc d’une démocratie… ce qui, nous le savons, n’est pas le cas. Il faut donc creuser.

Tout d’abord, il faut comprendre que le mot « démocratie » est probablement le mot le plus mal utilisé dans le monde d’aujourd’hui. Pour de nombreuses personnes, il décrit tout ce qui est bon, juste et noble. Lorsqu’un homme politique ou un présentateur de journal télévisé déclare que le terrorisme est une menace pour la démocratie, il s’agit en réalité d’une menace pour l’État de droit ou d’une menace pour nos libertés. La démocratie, comme nous le verrons, a une signification beaucoup plus précise et concrète. Gardez cela à l’esprit lorsque nous commencerons notre recherche.

Pourquoi crée-t-on des mots ? Un nouveau mot est inventé lorsqu’une nouvelle réalité naît, et seulement dans ce cas. Pour comprendre le sens d’un mot, il faut s’intéresser à l’objet qu’il a nommé pour la première fois. Si vous me dites que le mot « télévision » signifie « vue de loin », vous ne m’aiderez pas beaucoup. Je sais que « télescope » signifie également « vue de loin », et je peux facilement distinguer une télévision d’un télescope, car ils sont très différents. « Voir de loin » n’est le sens d’aucun de ces mots, car il ne nous donne aucune information utile sur les objets qu’ils désignent.

Le mot « télescope » a été créé par Galilée en 1609 lorsqu’il a aligné deux lentilles : l’objectif et l’oculaire. Plus tard, nous avons eu des miroirs, et bien plus tard des radiotélescopes et autres, mais tout a commencé avec deux lentilles. Le mot « télescope » ne signifie donc pas « vue de loin » (ce qui n’a d’ailleurs aucun sens), mais « disposition linéaire de deux lentilles ». De même, le mot « télévision » a été inventé par Telefunken en 1934 lorsqu’ils ont commercialisé pour la première fois un tube cathodique. Aujourd’hui, nous avons des écrans plasma et LCD, mais le sens originel du mot « télévision » est « tube cathodique » et rien d’autre.

Quand le mot « démocratie » a-t-il été utilisé pour la première fois ? Nous savons qu’il a été utilisé pour décrire les changements apportés par Cleisthenes à la constitution d’Athènes en 508 av. J.-C.. Et quels étaient ces changements ? Certainement pas la participation de tous les citoyens, aussi pauvres soient-ils, à l’Assemblée, puisque cela avait déjà été accordé par Solon près d’un siècle plus tôt, dans un arrangement constitutionnel appelé « timocratie » (du grec timé, qui signifie honneur). Mais avant de vous expliquer quelle est la véritable innovation apportée par Cléisthène, je vous invite à me suivre dans une discussion, que j’espère pas trop ennuyeuse, sur les régimes politiques.

Il existe de nombreuses classifications et typologies. J’en ai examiné un grand nombre et je les ai toujours trouvées insuffisantes ; c’est pourquoi j’ai fini par concevoir la mienne. Ne vous inquiétez pas, c’est très simple. La première distinction à faire est entre les régimes autoritaires et les régimes participatifs. Pensez à un groupe de chasseurs-cueilleurs : soit ils adoptent leurs décisions par une sorte de consensus, soit il y a un chef ou un petit groupe qui décide et les autres obéissent sans poser de questions. L’autorité peut être fondée sur la force brute (auquel cas nous pouvons qualifier ce régime de totalitaire), mais pas nécessairement : pensez par exemple aux ayatollahs iraniens, dont la légitimité est fondée sur des motifs moraux et religieux.

Les régimes participatifs peuvent prendre la forme d’un gouvernement direct lorsque toutes les décisions sont adoptées par l’ensemble des citoyens réunis. L’alternative au gouvernement direct est le gouvernement représentatif, lorsqu’un sous-ensemble de citoyens représentant tous les autres prend des décisions en leur nom. Si nous revenons à nos amis athéniens, nous constatons que leur constitution était une combinaison de gouvernement direct et représentatif. Comme l’Assemblée ne pouvait pas être convoquée tous les deux jours parce que la plupart des citoyens avaient mieux à faire de leur vie, ils ont institué un Conseil permanent qui s’occupait des affaires ordinaires.

Sous la timocratie de Solon, le Conseil des 400 était un organe élu. L’étincelle de génie de Cléisthène allait changer la donne. Il avait observé que les élus étaient toujours les plus désireux de s’emparer du pouvoir, et qu’ils l’utilisaient toujours à leur profit et non pour le bien commun. Plus d’un siècle plus tard, Platon résumera ce fait en écrivant que le pire qui puisse arriver à une société, c’est que les postes soient occupés par ceux qui en ont le plus envie. Or, c’est justement le problème des élections : il faut être ambitieux pour être candidat. Le philosophe français Alain a dit que ce qui caractérise un honnête homme, c’est de ne pas vouloir régner sur les autres, ce qui implique que, par élimination, ce seront toujours les moins généreux d’entre nous qui en profiteront.

Face à ce défi (comment sélectionner un sous-ensemble de citoyens qui représentent tous les autres tout en évitant le plus souvent ceux qui veulent être élus), Cléisthène a trouvé une solution originale. Il introduisit un nouveau Conseil des 500 dont les membres ne seraient pas élus mais attribués. Une machine appelée Klérotèrion fut gravée dans la pierre et utilisée pour sélectionner au hasard les noms des citoyens qui siégeraient au Conseil pour l’année suivante au nom des différents dèmes, divisions territoriales comprenant un quartier ou un faubourg d’Athènes, ou un village ou un hameau dans la campagne environnante. Comme on peut s’y attendre, cette innovation n’a pas plu à tout le monde. Les riches citoyens du centre d’Athènes, qui avaient l’habitude de gagner à chaque élection, ont ridiculisé le nouveau système en l’appelant « le règne du dème », ce qui équivaut aujourd’hui à « le règne du plouc ». La même racine se retrouve dans le mot « démotique », qui désigne la forme vernaculaire de la langue grecque, par opposition à la forme littéraire utilisée exclusivement dans des cercles sélectionnés et cultivés.

À l’origine, le mot « démocratie » ne signifiait donc pas « gouvernement par le peuple », ne serait-ce que parce que la notion même de « peuple » en tant que groupe d’individus jouissant de droits politiques communs n’avait pas encore été conceptualisée à l’époque ; en quelque sorte, elle venait juste de naître. Lorsque les citoyens athéniens les plus pauvres se sont retournés contre les riches et ont fièrement accepté le surnom qui leur avait été donné, ils ont commencé à appeler le nouveau système « démocratie » pour le différencier du système aristocratique pratiqué dans d’autres cités-États, comme Sparte, qui continuaient à élire leurs conseils.

Voilà : de la même manière que télescope signifie « alignement de deux lentilles » et télévision « tube cathodique », démocratie signifie « fonctions politiques attribuées » et rien d’autre.

Nous pouvons maintenant élargir notre classification : les régimes représentatifs peuvent être soit aristocratiques, s’ils reposent sur l’élection, soit démocratiques, s’ils reposent sur le tirage au sort.

D’après mon expérience, beaucoup de gens, lorsqu’ils sont exposés à ces vérités, réagissent en les niant complètement. Mais le fait est qu’il s’agit là d’un savoir tout à fait banal pour les politologues pendant la majeure partie de l’histoire : de Platon et Aristote à Montesquieu et Rousseau, au milieu du XVIIIe siècle, tous ont écrit la même chose : les élections sont aristocratiques et le tirage au sort est démocratique. Comment se fait-il alors que nous ayons été endoctrinés au point de croire le contraire de ce qui était clair comme de l’eau de roche pour les plus grands penseurs de l’humanité ?

Le changement a commencé à la fin du XVIIIe siècle, lorsque les riches bourgeois de France et d’Amérique du Nord ont décidé qu’ils se porteraient mieux à l’avenir en se libérant du régime monarchique existant (qui, après tout, n’avait pas été si mauvais pour eux, sinon ils ne seraient pas devenus si riches). Il va sans dire qu’il a toujours été hors de question de partager le pouvoir avec les masses pauvres. Les masses étaient utilisées pour combattre les armées royales, puis abusées en leur faisant croire que la victoire était aussi la leur. Les Pères fondateurs et les révolutionnaires français s’opposaient catégoriquement à la démocratie. Il suffit de lire ce qu’ils ont dit et écrit pour comprendre que la démocratie était pour eux un mot très mauvais et très laid.

Mais qualifier leur système électif d’aristocratie, ce qui aurait été logique selon la tradition philosophique que nous venons d’évoquer, n’était pas non plus envisageable. L’aristocratie n’était-elle pas l’ennemi méprisé qui venait d’être détruit ? Et à la fin, ils ont dû se contenter d’un mot comme « république », un signifiant vide qui peut signifier tout ce que l’on veut.

Le sens premier du mot « aristocratie » n’a rien d’anormal. Étymologiquement, il vient du grec aristos, « excellent ». Le gouvernement des meilleurs, donc. Platon, qui détestait la démocratie, préférait l’aristocratie à tous les autres régimes. Les choses ont commencé à se gâter lorsque l’aristocratie est devenue héréditaire et que, comme l’a dit Rousseau, nous avons vu des sénateurs de vingt ans. Rousseau distinguait trois types d’aristocratie : celle de l’âge, ou aristocratie naturelle, que l’on trouve encore dans de nombreuses tribus dites primitives (comme si nous étions civilisés !) ; celle du sang, ou aristocratie héréditaire, qu’il considérait comme le pire de tous les systèmes de gouvernement, et celle du mérite, ou aristocratie élective, qu’il considérait comme le meilleur.

Personnellement, je préfère le tirage au sort à l’élection pour désigner les représentants, mais je peux accepter que d’autres personnes préfèrent l’élection. Cela ne me pose aucun problème. Mais j’ai un problème avec les gens qui qualifient les élections de « démocratiques ». Ils me font penser à ce type qui est allé voir le médecin et lui a dit :

« Ma famille se plaint toujours que je n’arrive pas à prononcer le mot “pont” ».

Le médecin lui dit : « Répétez le mot ».

« Pont ».

« Rassurez-vous, vous n’avez aucun problème : vous prononcez ce mot aussi bien que n’importe qui d’autre. »

L’homme rentre alors chez lui et dit à son enfant :
« Johnny, chéri, sois un amour et apporte à papa un sac d’amandes, un grand verre et une de ces bières dans la porte du pont ». [NDT En anglais, « frigo » se dit « fridge », et « pont » se dit « bridge ».]

C’est en effet le dernier chapitre de notre histoire, celui qui a définitivement tendu le piège dans lequel nous sommes encore aujourd’hui prisonniers, sans savoir comment nous en sortir : le glissement progressif — d’immensément négatif à immensément positif — des connotations du mot démocratie, en l’espace de quelques dizaines d’années. Le problème avec les élections, voyez-vous, c’est qu’il faut se présenter et gagner. Et comme tout expert en marketing, électoral ou autre, vous le dira, rien ne peut battre une bonne marque. Andrew Jackson avait essayé et échoué en 1824. En 1828, il a enfin trouvé la marque qu’il recherchait depuis toutes ces longues années : le parti démocrate. Le parti du peuple ! Qui pourrait s’y opposer ? Et bien sûr, il a gagné, non pas une fois, mais deux fois.

Jusqu’à présent, je n’ai rien dit de nouveau. Cela peut sembler nouveau pour beaucoup de gens, mais ce sont des vérités simples qui ont toujours été là. Cachées à la vue de tous, pour ainsi dire. Bien sûr, nous sommes conditionnés depuis notre plus tendre enfance à ne jamais voir ces vérités. Nous entendons sans cesse parler d’« élections démocratiques », comme s’il ne s’agissait pas d’un oxymore, d’une contradiction dans les termes. Les élections sont aristocratiques et le tirage au sort est démocratique — à moins que Platon, Aristote, Montesquieu et Rousseau ne se soient tous trompés.

C’est un combat difficile, j’en suis bien conscient. Ceux qui profitent du régime actuel d’aristocratie élective n’ont qu’à répéter leurs mensonges, tandis que nous devons faire un effort considérable pour expliquer aux autres personnes qui nous entourent ce qu’est le véritable sens de la démocratie. Mais je crains que ce soit aussi notre seule chance d’échapper à leur piège et de retrouver les bonnes vies que nous méritons tous.

Cet article est publié sous la licence jaune Coloriuris.

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