La confrontation entre Douguine et BHL explique le conflit entre Moscou et Kiev

10/03/2022 (2022-03-10)

Par Lucien SA Oulahbib

Son actualité surprenante réside tout d’abord dans le fait que lors de leur joute (datant de deux ans et qui sera étudiée ici) BHL parle explicitement de ce qui se passe actuellement dans le Donbass pour le prendre comme exemple type de ladite politique expansionniste de Poutine, alors que même la fondation Jean-Jaurès pourtant favorable au régime de Kiev concède (dans sa partie « S’acquittent-elles de leurs engagements ? » paragraphe 8) que ce dernier, sous la pression contradictoire de nationalistes néo-nazis et pro-OTAN n’avait pas accepté d’organiser des élections locales et d’amender la Constitution conformément aux accords Minsk 2 :

« (…) Le 31 août 2015, le Parlement ukrainien a aussi adopté les amendements constitutionnels de décentralisation exigés aux termes des Accords de Minsk, et qui mentionnaient notamment « les spécificités de l’exercice de la gouvernance locale dans certains districts des régions de Donetsk et Luhansk », à définir dans une loi distincte. Ce vote, auquel il a été procédé en présence de l’Envoyée spéciale des États-Unis, Victoria Nuland, a été considéré par de nombreux Ukrainiens comme résultant d’une ingérence étrangère inacceptable dans les affaires de l’Ukraine. Devant l’immeuble du Parlement, des nationalistes se sont heurtés à la police. Les violences ont fait quatre morts et 100 blessés. Les amendements doivent, pour acquérir force de loi, être soumis à un second scrutin, mais c’est là une initiative que les autorités ukrainiennes n’envisagent pas de prendre dans un avenir proche. (…) »

La réalité comme toujours apparaît donc bien plus complexe que l’indique un BHL (and Co) en dépeignant systématiquement la politique du régime de Poutine comme exclusivement agressive alors que lui-même dans sa confrontation avec Alexandre Douguine (lien ci-dessus) considère que ce dernier caricature bien trop le libéralisme dit postmoderne et son universalisme prétendument totalitaire ; or BHL se donne bien du mal à démontrer dans cette joute en quoi, hormis l’égalité homme/femme qu’il met en avant à plusieurs reprises comme s’il s’agissait du seul exemple favorable disponible, ce qui est nommé démocratie libérale serait bien plus bénéfique pour le genre humain en général et les peuples en particulier que ce propose Douguine qui se considère comme anti-fasciste, anti-raciste, anti-nationaliste, plutôt néo-anarchiste, mais placé sous une dimension divine.

Au-delà du fait que ceux qui le critiquent nient ce qu’il avance ainsi en s’attachant plutôt à ses accointances avec certains concepts d’Heidegger et de René Guénon — le premier plutôt lié à une vision ethno-différentialiste (d’où son adhésion au nazisme classique) et le second à l’islam chiite (ainsi qu’Henri Corbin traducteur de Heidegger et iranophile) —, il s’avère que Douguine dans cette confrontation avec BHL illustre bien, même à sa manière, l’opposition majeure aujourd’hui entre la fausse diversité avancée par le faux universalisme d’une « Modernité » rétrécie en réalité à un scientisme, un hygiénisme et un affairisme de plus en plus démesurés (comme il a été vu dans la crise dite sanitaire) d’une part, et, d’autre part, la recherche d’une « autre » voie prenant acte des échecs successifs des différentes alternatives supposées à la « Modernité » ; prenant acte également qu’il n’est pas possible non plus de revenir à une « pré-modernité » comme certains fondamentalistes et illuminismes l’envisagent ; mettant alors en avant plutôt l’idée de singularité pleine et entière de civilisation-monde (une sorte de réactualisation de la notion heideggerienne du « Dasein » cette e-k-si-stance) c’est-à-dire le fait que l’Universel, en tant que vérité absolue, ne peut pas être l’apanage d’une unique civilisation qui, au nom d’un accès supposé supérieur à celle-ci, en imposerait les formes qu’elle aura forgées dans sa propre culture, bref, « l’Ouest » post-moderne ne peut donc exiger que sa façon de voir les choses soit la seule possible sous le prétexte que ce serait « l’Universel » lui-même qui parlerait par sa bouche…

À cela BHL ne répond pas (voir la vidéo) sinon en réitérant en boucle la notion d’égalité homme/femme, de droits de l’Homme, etc. tout en concédant que la « globalisation » peut être certes confrontée à « l’uniformisation », mais ce de manière marginale puisqu’il l’écarte tout de suite en mettant au contraire en avant le fait que cette globalisation devient de plus en plus ouverte à la diversité, la pluralité, etc. Or, BHL confond, là, folklore et culture : il voit la diversité comme autant de variétés formelles, plastiques (comme chez Deleuze) alors que chaque culture a, de fait, une dimension politique, au sens plein d’édifier des institutions juridiques, pédagogiques, économiques et sociales qui y correspondent. Autrement cela se nomme la « neutralisation » comme l’a analysé Schmitt lorsqu’il étudie la notion de politique revenant ainsi à son acception grecque ancienne relevée par Léo Strauss lorsqu’il met en avant comme contenu la politeia (sentiment d’appartenance) plutôt que la seule polis (gouvernance de la Cité en tenant compte de la joute permanente entre le Peuple et ses élites) ; ce qui fait en un mot que chaque culture détient une propension civilisationnelle au sens de déployer et développer sa puissance d’être à la fois vers la préservation des acquis atteints et l’affinement de ces derniers génération après génération ; ce qui ne va pas sans conflits, comme il a été vu par exemple lorsque la France a surgi au-delà des diverses cultures la composant.

En ce sens, il n’y a pas de contradiction entre la connaissance approfondie de l’Universel en tant que vérité générale et absolue de ce qu’est la réalité du monde (infiniment perfectible cependant, et donc cumulative) et le fait que cela se traduise par des formes politiques (politeia et polis) distinctes : ou la diversité réelle, la pluralité pleine et entière, et non pas ce simulacre de « différence » qui vient plastiquement masquer une normalisation affairiste (individualisme transformé en égotisme), hygiéniste (sacralisation d’une aseptisation forcenée de la « nature » jusqu’au climat), scientiste (technocratisme exacerbé prétendant résoudre tout conflit par une ingénierie médicamenteuse ou unanimiste masquant les rapports de pouvoir eux-mêmes réduits à la seule puissance).

C’est ce qui, semble-t-il, peut-être relevé finalement de ce débat entre BHL et Douguine, avec un point critique supplémentaire concernant cette fois ce dernier lorsqu’il établit cependant une équivalence de fait par trop relativiste entre les diverses civilisations (d’où d’ailleurs son antiracisme et antinationalisme revendiqués) alors que tout de même, mais ce sans pour autant l’imposer — ce qui différencierait Modernité déclinante et Néo-modernité jaillissante — c’est qu’il y a bel et bien une différence qualitative objective entre les résultats atteints par telle civilisation et telle autre (par exemple entre l’islam et le christianisme et ce parce que le premier rend incréé toute loi fondamentale, ce qui empêche son évolution nécessaire, au sens morphologique, alors que le second, le christianisme, a pu malgré tout prendre en compte le fait que la loi, y compris divine, peut être défiée, et que ce serait même là le destin humain puisque lui-même étant fait à « l’image » du Créateur et donc susceptible de le « challenger »)

Or, Douguine, face certes aux coups de boutoir du pseudo universalisme rétréci (mais aujourd’hui au pouvoir mondialement) met, semble-t-il, par trop en avant la singularité de l’islam au même titre que les autres singularités alors que l’islam prétend justement imiter l’un des aspects critiquables d’un christianisme touché par les débuts de l’empirisme scientiste (au 17e siècle et qui donna lesdites » Lumières ») en se prétendant lui aussi universaliste, mais ce non plus seulement dans le lien entre vérité et action humaine (ou le travail social), mais également dans sa forme mondaine, ce qui implique d’imposer des rapports sociaux rigides, codifiés de façon incréée, et ce cependant — voilà l’inédit — à l’identique du technicisme global d’aujourd’hui. D’où d’ailleurs les accointances grandissantes entre certains membres de la Secte hygiéniste, scientiste, affairiste (Trudeau, Macron, Mélenchon, Biden, Johnson…) et certains courants de l’islam wahhabite qui d’ailleurs avaient fricoté avec le nazisme classique. D’où l’émergence de l’idéologie néo-nazie d’aujourd’hui qui veut imposer une vision transhumaniste (et donc trans civilisationnelle) du monde, tout en conservant les formes civilisationnelles actuelles comme des vestiges répertoriés méticuleusement.

C’est ce débat avec Douguine qu’il serait intéressant d’ouvrir.

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