Le Tétralogue — Roman — Chapitre 9

29/10/2022 (2022-10-23)

[Voir :
Le Tétralogue — Roman — Prologue & Chapitre 1
Le Tétralogue — Roman — Chapitre 2
Le Tétralogue — Roman — Chapitre 3
Le Tétralogue — Roman — Chapitre 4
Le Tétralogue — Roman — Chapitre 5
Le Tétralogue — Roman — Chapitre 6
Le Tétralogue — Roman — Chapitre 7
Le Tétralogue — Roman — Chapitre 8]

Par Joseph Stroberg

​9 — Le survivant

Après plusieurs heures de marche, la cabane des trois chasseurs supposés se trouvait maintenant en vue de Tulvarn et de Gnomil. Ils l’apercevaient depuis quelques pas, en contrebas, derrière une trouée d’arbres. Il s’agissait d’un petit abri de rondins dont le toit légèrement pentu était recouvert de larges feuilles. Elle devait permettre tout au plus à cinq Véliens de s’y tenir allongés côte à côte pour y dormir, sans guère de place supplémentaire pour circuler dans la probable unique pièce. Une porte était à peine visible du côté droit, là où le toit était le plus haut. Ils ne percevaient aucune fenêtre. Quelques animaux poilus s’affairaient tranquillement dans le sous-bois, guère dérangés ni effrayés par les deux visiteurs, sauf lorsque ces derniers s’en approchaient d’un peu trop près. L’air sentait fortement le terreau humide. Quelques gros champignons émergeaient ici et là du tapis de feuilles mortes et d’herbacées touffues. Certains pouvaient atteindre la hauteur du genou du moine. Quelques-uns étaient comestibles alors que d’autres auraient pu le tuer en quelques heures. S’il voulait en manger, il lui faudrait s’en tenir aux espèces communes qu’il connaissait bien.

Alors qu’ils se trouvaient maintenant assez proches de la cabane pour appeler ses occupants, les deux compères aperçurent trois corps étendus pêle-mêle un peu plus loin sur sa droite. Tulvarn se mit alors à courir tant bien que mal avec son fardeau qui l’entravait. Il se rapprocha rapidement, suivi de près par Gnomil. Le spectacle qu’ils virent alors les laissa consternés et perplexes : les corps baignaient dans une mare de sang coagulé ! Tulvarn déposa ses sacs pour se précipiter vers eux. Il les examina tour à tour pour déterminer s’ils étaient morts ou encore miraculeusement vivants. Les deux premiers étaient froids et déjà raides. Le troisième respirait très faiblement et n’en aurait plus pour longtemps. Heureusement, lors de leurs préparatifs, Jiliern lui avait glissé une poignée de cristaux parmi les plus utiles et il en avait minutieusement mémorisé les propriétés. Il venait de se rappeler qu’il disposait ainsi de teclonite — celle-ci permettait de cicatriser rapidement les blessures — et d’un autre qui leur évitait de devenir purulentes. Et il l’avait complètement occulté lors de sa récente blessure ! C’était bien typique de ses étourderies ! Il s’empressa de traiter le blessé sur ses blessures les plus critiques. Aucune artère n’avait été touchée, ce qui expliquait sans doute la survie du chasseur. Les deux autres n’avaient pas eu cette chance.

Après une heure d’exposition aux cristaux, le survivant se trouvait dans un état stabilisé, mais toujours proche de la mort. Il fallait lui faire reprendre conscience pour l’alimenter de baies sitjiennes. Pendant ce temps, Gnomil inspectait les environs pour déterminer s’il pouvait récupérer quelque chose d’utile. Cependant, il devait maintenant se rendre à l’évidence : rien n’était exploitable. Les arcs, arbalètes et dagues des chasseurs étaient tous détruits et dispersés assez près des corps. Aucun gibier n’était présent. Aucune peau non plus. Aucun reste animal… Aucun outil… Rien ! Celui ou ceux qui étaient responsables du carnage avaient aussi fait le ménage. Ou bien alors les chasseurs venaient d’arriver sur les lieux pour une nouvelle saison de chasse. Pour découvrir ce qu’il s’était réellement passé, il ne restait qu’à espérer que le rescapé s’en tire sans trop de séquelles et puisse parler. En attendant, Gnomil décida de s’allonger un peu à l’écart de ce dernier pour faire la sieste. Il n’y avait rien qu’il puisse faire de plus utile dans l’immédiat. Trop occupé à essayer de ranimer le chasseur, Tulvarn ne lui prêtait d’ailleurs pas la moindre attention. Il aurait aussi bien pu s’éclipser et lui fausser compagnie, mais la quête du Tétralogue avait trop piqué sa curiosité et stimulé son appétit pour les trésors.

S’il existait un cristal capable de réveiller un comateux, Tulvarn n’en avait pas en sa possession. Il devait trouver un autre moyen. Il plongea en sa mémoire pour tenter d’y découvrir une solution. Mais même parmi les enseignements du Maître qui revenaient à la surface de son esprit, il ne décelait rien qui puisse l’aider. Jiliern avait peut-être un cristal le permettant, mais il fallait d’abord la retrouver. Et il se tenait devant ce chasseur mal en point, justement dans ce but. Il avait beau puiser au plus profond de sa mémoire, il ne trouvait rien susceptible d’aider. Il essayait d’imaginer un nouveau moyen, mais rien de valable ne se présentait à son esprit. Le temps passait dramatiquement à ses yeux et il risquait de voir le comateux se transformer rapidement en cadavre.

— Eh ! Sieur Tulvarn, qu’est-ce que vous faites ?

La phrase le fit sursauter, interrompant ses pensées. N’ayant pas de réponse, Gnomil poursuivit son questionnement :

— Vous ne voyez pas qu’il a ouvert les yeux ?

— Hein ? répondit le moine qui n’avait pas encore recentré sa conscience sur son environnement immédiat. Grand Satchan ! C’est pourtant vrai ! Depuis quand ?

— Quelques instants déjà.

Sur ce constat, Tulvarn s’empressa d’examiner le chasseur. Les yeux de ce dernier étaient effectivement ouverts, mais il semblait difficilement retrouver ses esprits, n’ayant notamment pas réagi aux propos du voleur. Il n’était pas thérapeute et se désolait de ne pouvoir faire mieux. À la réflexi0n, le plus simple serait peut-être de demander au chasseur comment il allait :

— Bonjour… Je m’appelle Tulvarn. Comment vous sentez-vous ?

— Euh…

— Comprenez-vous ce que je dis ?

— Euh… oui.

— Comment vous sentez-vous ? Et comment vous appelez-vous ?

— Euh… Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas quoi ?

— Tout.

— Comment ça « tout » ?

— Je ne sais pas comment je me sens. Et je ne sais pas si j’ai un nom.

— Oh ! par le Grand Satchan ! Il est amnésique, se désola le moine !

— Amnésique ?

— Oui, vous avez visiblement perdu une bonne partie de votre mémoire. De quoi vous souvenez-vous ?

— … Euh. Rien…

— Rien ? Mais au moins vous vous savez toujours parler. Savez-vous toujours manger ?

— Manger ? Euh… Oui, je crois.

— Très bien ! Commençons par le plus urgent ! Tenez, veuillez manger ces baies, elles vous seront grandement bénéfiques dans votre état !

Tulvarn donna une bonne poignée d’entre elles au chasseur, avant de se reculer pour mieux l’observer. Ce dernier semblait toujours léthargique. Il fonctionnait au ralenti, avalant notamment lentement les baies après les avoir longuement mastiquées, bien au-delà de ce qui aurait été strictement nécessaire. Il avait dû vivre un sacré choc ! Voir ses deux camarades mourir brutalement avait dû y participer. La compassion du moine fit alors perler quelques gouttes hors de ses yeux, ce qui ne manqua pas d’intriguer le voleur :

— Sieur Tulvarn, pourquoi donc pleurez-vous ?

— Eh bien, pour notre ami ici présent.

— Notre ami ? Un chasseur ? Et que l’on ne connaît même pas ?!

— Oui, notre ami… Je sens devoir le désigner ainsi. Je ne peux pas faire autrement. Du moins, je le pourrais, mais cela ne serait pas naturel, cela me demanderait un effort que je ne veux pas fournir.

— Votre ami ? interrogea à son tour l’intéressé. Vous me connaissez ?

— Non, rappelle-toi. Je t’ai demandé comment tu t’appelais. Et pour ma part, je ne suis pas amnésique.

— Oh, c’est vrai… Vous l’avez dit. Je me souviens au moins de cela.

— Au moins, ta mémoire immédiate fonctionne toujours… Mange encore, mon ami ! Il te faut reprendre des forces. Ensuite, si tu veux bien et puisque tu as presque tout oublié, tu nous accompagneras. Nous allons chercher une cristallière. Et peut-être pourras-tu malgré tout nous être utile dans cette tâche.

— Comment « utile » ?

— Nous savons que tu es chasseur, ou du moins tout nous l’a laissé croire. Et les chasseurs ont des facilités pour retrouver la trace non seulement des animaux qu’ils choisissent comme gibier, mais aussi celle de Véliens si nécessaire. Or, nous souhaitons retrouver Jiliern. Elle est peut-être en danger et elle voulait se joindre à nous pour notre quête.

— Votre quête ?

— Oui, nous cherchons un certain Tétralogue.

— Tétralogue ? Qu’est-ce que c’est ?

— Tout ce que je sais, si c’est exact, est qu’il s’agit d’une sainte relique.

— Oh ! Et est-ce que les chasseurs peuvent aussi retrouver la trace de reliques ?

— Bonne question. Je l’ignore. Mais si c’est le cas, tu nous seras doublement utile !

— Ah, très bien. Il me semble que j’aime l’être. Je ne m’en souviens pas. Mais c’est l’impression que j’ai.

— Alors, tant mieux. L’atmosphère de notre aventure ne devrait qu’en être plus légère, si tu veux bien te joindre à nous lorsque tu seras rétabli.

— Je ne sais même plus qui je suis ni si je connais du monde dans le coin ou non. Alors, autant vous suivre, d’autant plus que je vous dois apparemment la vie.

— Dans ce cas, et pour faciliter nos échanges, je t’appellerai Reevirn, si tu n’y vois pas d’inconvénient.

— Reevirn ? Pourquoi pas ? Ça sonne agréablement à mes oreilles, monsieur Tulvarn.

— Appelle-moi simplement Tulvarn. J’en ai déjà trop avec notre ami Gnomil ici présent qui ne cesse de m’appeler « sieur », tout ça parce que je suis moine, ou parce que je ne l’ai pas trucidé.

— Ni l’un ni l’autre sieur Tulvarn ! Ou du moins pas seulement. C’est parce que vous m’avez donné une chance de faire autre chose que de voler.

— Oh, moine et voleur ? Ça peut aller ensemble, interrogea le chasseur ?

— Il faut croire que oui, répondit simplement Tulvarn en écarquillant légèrement les yeux. En tout cas, pour l’instant ça le fait. Et j’ai quelque espoir que ça continuera un bon bout de temps, avec en plus un chasseur et bientôt une cristallière. Drôle d’équipe, n’est-ce pas ?

— Oui, répondirent en chœur les deux autres.

— Et cette cristallière, vous espérez que j’aide à la retrouver, si je comprends bien, poursuivit seul le nouveau baptisé « Reevirn ».

— En effet, confirma le moine.

— Pour l’instant je n’ai aucune idée de comment je pourrai le faire.

— Ne vous inquiétez pas, Reevirn, je suis presque sûr que vous avez ça dans le sang, tenta de le rassurer Gnomil.

— Quoi qu’il en soit, merci de votre confiance.

— Maintenant, si tu veux bien, avale encore une poignée de ces baies, puis tu devrais dormir un peu.

— D’accord, répondit le chasseur en s’exécutant encore avec lenteur avant de s’allonger puis de sombrer dans un sommeil réparateur.

(Suite : Le Tétralogue — Roman — Chapitre 10)

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