Un système presque gratuit

Un système presque gratuit

14/01/2021 (2021-01-14)

Par Joseph Stroberg

En attendant un monde de gratuité totale, de don désintéressé et de partage des ressources (dans dix mille ou cent mille ans, peut-être), sortons malgré tout du moule de l’économie et de la finance modernes. Envisageons un monde réalisable à plus brève échéance, dans lequel presque tous les biens et services pourraient être gratuits. Comment cela pourrait-il être facilement possible ?

Si l’on considère l’argent comme une forme d’énergie pouvant faciliter les échanges, alors le plus logique est d’en mesurer la valeur en unités d’énergie, par exemple en joules ou en Calories. Lorsqu’un être humain effectue un travail (que ce soit au sens scientifique ou au sens social), il dépense évidemment une certaine quantité d’énergie pour le mener à bien, selon sa puissance de travail et selon le temps qu’il met pour l’accomplir. Pour continuer à vivre, il a alors besoin de se ravitailler, de manger une quantité d’aliments ayant un nombre de Calories équivalent à ce qu’il a perdu par le travail. Ce dernier peut aussi bien être de nature créatrice (artisanale, artistique, productive, etc.) que de service (soin, assistance, direction, etc.). Dans chaque cas, il s’épuise (physiquement, émotionnellement et/ou mentalement) pour mener à bien sa tâche. Il dépense des Calories et aura besoin d’en manger une quantité équivalente. On peut résumer cette proposition par la formule suivante :

ARGENT = ÉNERGIE (mesurée en Calories).

Considérons maintenant un groupe dont les membres souhaitent utiliser cet argent pour échanger des produits et des services. Il peut à cette fin créer une réserve énergétique virtuelle basée sur son potentiel combiné de travail annuel, réserve éventuellement augmentée des ressources énergétiques et matérielles concrètes dont le groupe dispose déjà (terrains cultivables ou non, immobilier, meubles, machines, mines, rivière, etc.). Ces ressources gagnent d’ailleurs à être mises à la disposition de tous et non pas thésaurisées par quelques individus du groupe. Que ce soit le cas ou non, elles demandent une certaine dépense d’énergie pour être exploitées, et certaines d’entre elles peuvent en retour fournir de l’énergie (par exemple de l’énergie électrique fournie par un moulin à eau ou à vent). La combinaison de la capacité annuelle de travail du groupe et de ses ressources fournit un montant total de Calories qui peut servir de réserve. Résumons ainsi :

Capacité annuelle de travail + Ressources matérielles = Réserve monétaire du groupe

Établissons ensuite que tout travail, toute tâche ou toute création nécessitant une quantité Q de Calories pour être mené à bien ajoute le montant correspondant dans la réserve lorsqu’il est effectué, mais réclame ce même montant pour vivre le temps de le mener à bien. En d’autres termes, il faut manger pour travailler, et donc puiser préalablement un certain nombre de calories dans la réserve monétaire, puis en travaillant, on rembourse le nombre de calories (qui sont automatiquement replacées dans cette dernière). Il vient donc :

Avant le travail : retrait d’un montant de la réserve (= emprunt)

Par le travail : remboursement de l’emprunt à la réserve.

Ceci n’explique toujours pas comment presque tout pourrait être gratuit. Nous y venons, en utilisant quelques exemples de travaux usuels. Un petit agriculteur et ses deux ou trois commis parviennent à produire dans l’année suffisamment de viande, de légumes ou de fruits pour nourrir une centaine ou un millier de personnes. Ce qu’il rembourse par son travail ne dépend pas de la quantité de viande, de légumes ou de fruits qu’il produit avec ses commis, car de toute manière, c’est la nature qui effectue le plus gros du travail, mais de l’énergie que lui-même a dépensée. Il en est de même pour ses commis. Ils remboursent leur propre emprunt par l’énergie qu’ils ont dépensée dans l’année. Notons que nous pouvons faire le même raisonnement sur un mois au lieu d’un an. Le principe est le même. L’agriculteur et ses commis ont donc ainsi reçu en quelque sorte le salaire pour leur travail. Pourquoi devraient-ils alors vendre les légumes, fruits et animaux à viande produits ? Ils n’ont pas besoin de le faire pour vivre, puisque pour ceci, le simple fait d’avoir travaillé le leur assure. Ils peuvent donc au contraire les mettre à la libre disposition des membres de leur groupe.

De même, un médecin ou un chirurgien rembourse son propre emprunt annuel ou mensuel par le simple fait d’offrir ses services de guérison à des malades pendant la période correspondante. Pour cela, il n’a pas besoin de faire payer en plus à ces derniers ses interventions ni ses conseils. Ceux-ci peuvent au contraire être gratuits. Il en est encore de même pour un écrivain ou un créateur de musique. Il rembourse son propre emprunt par le simple fait d’écrire un roman ou de composer un morceau de musique, selon le cas. Il n’a donc nullement besoin à cette fin de recevoir des droits d’auteur et peut au contraire mettre ensuite ses productions artistiques à la libre disposition des membres de son groupe.

Avec une telle approche, les seules productions qui peuvent demander un petit investissement supplémentaire par rapport à la gratuité, ceci pour l’individu qui voudrait les acquérir, sont celles qui épuisent certaines ressources matérielles ou énergétiques du fond commun du groupe. L’ensemble des personnes qui ont contribué par exemple à construire un ordinateur ont été payées de leur travail par le simple fait de travailler, mais cet ordinateur à prélevé une quantité de ressources qui elles ne sont pas remplacées. Il faut donc un investissement monétaire (ou calorique) supplémentaire de la part de l’acquéreur potentiel, pour compenser cette perte si l’on veut que le montant de la réserve monétaire reste globalement fixe et ne finisse pas par s’épuiser lui aussi. Cependant, un individu donné devra faire en quelque sorte pas mal d’heures de travail supplémentaires pour acquérir certains biens matériels demandant beaucoup de ressources concrètes. Le mieux alors est de partager ce type de produits entre plusieurs usagers du groupe plutôt que de tenter d’en obtenir chacun un exemplaire. Ceci peut être notamment le cas des camions, des voitures, et même des téléviseurs 4k à grand écran. On épuisera moins vite les ressources terrestres par leur partage, et donc par une production réduite, à l’inverse de celle pratiquée dans une société de consommation.

Les soins, les productions agricoles, les conseils juridiques, les créations d’artistes, etc. peuvent être totalement gratuits avec un tel système de fonctionnement. Une telle réserve monétaire que celle ainsi évoquée devrait bien sûr être contrôlée par l’ensemble des membres du groupe concerné et non pas par seulement certains d’entre eux. La transparence est alors de mise, chacun pouvant avoir libre accès aux comptes. Enfin, la puissance de travail des différents êtres humains ne variant probablement pas plus que du simple au double ou du simple au décuple pour les cas extrêmes, il n’y aurait ainsi pas d’aussi grosses disparités de richesse matérielle que de nos jours.

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