L’exemple d’un grand Résistant : Stéphane Hessel

L’exemple d’un grand Résistant : Stéphane Hessel

28/08/2021 (2021-08-28)

[Source : Cairn.info]

La vie miraculeuse de Stéphane Hessel[1]

De Berlin à Paris : Jules et Jim

Stéphane Hessel est né le 20 octobre 1917 à Berlin, « l’année de la révolution soviétique », aimait-il à rappeler, dans une famille juive convertie au luthéranisme. Son père Franz Hessel ,[2] un écrivain et traducteur, s’installe en 1906 à Paris où il rencontre une jeune peintre allemande, Hélène Grund. Ils se marient à Berlin en 1913, avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. De ses années parisiennes, Franz Hessel a conservé l’amitié d’Henri-Pierre Roché, peintre, écrivain, collectionneur. La paix revenue, ils se retrouvent lors de vacances en Bavière où Hélène succombe au charme d’Henri-Pierre Roché. La mère de Stéphane aime donc Henri-Pierre Roché qui reste le meilleur ami de son père. En 1924, Hélène Hessel décide de venir vivre à Paris avec ses enfants Stéphane, 7 ans, et son frère Ulrich 10 ans, auprès de son amant. Henri-Pierre Roché a décrit cette relation triangulaire dans un roman Jules et Jim, le livre a paru en 1953. Le film de François Truffaut, sorti en 1962, immortalise « le ménage à trois » des parents de Stéphane Hessel avec Henri-Pierre Roché. Pour mémoire, les acteurs en sont Jeanne Moreau, Oskar Werner et Henri Serre.

Stéphane Hessel est élève de l’École alsacienne où il est reçu au bac philo en juillet 1933. Il n’a pas seize ans. Sa mère l’inscrit ensuite à la London School of Economics où l’on enseigne l’économie et la diplomatie. En juillet 1937, Stéphane Hessel est reçu au concours d’entrée de Normale sup. Le 20 octobre 1937, date de son vingtième anniversaire, il obtient son décret de naturalisation.

De la résistance au camp de concentration de Buchenwald

En 1939, quand le gouvernement décrète la mobilisation générale, il est affecté à l’école des aspirants de Saint-Maixent. La même année il se marie avec Vitia Mirkine Guetzévitch.[3] À peine le mariage scellé, Stéphane Hessel rejoint son régiment près de Forbach. Prisonnier de guerre, il a écouté le discours que le général de Gaulle a prononcé à la radio de Londres le 18 juin 1940 prononcé sur les ondes de la BBC, un appel aux armes dans lequel il demande de ne pas cesser le combat contre le Troisième Reich. L’appel du Général de Gaulle n’avait pas eu un grand écho immédiat. Dans ses Mémoires de Guerre, de Gaulle évoque les prémices de l’Appel du 18 juin et la situation dans laquelle il se trouvait à Londres au début de ce mois de juin 1940 : « Je m’apparaissais à moi-même, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendait franchir à la nage. ».[4] Le gouvernement de Vichy le caricaturait comme « “Colonel en retraite” sans importance… ».

Stéphane Hessel décide sans hésitation de rejoindre la France libre à Londres. Le 20 mars 1941, Stéphane Hessel pose le pied en Angleterre à Bristol. Un mois après son arrivée, il franchit enfin le seuil du siège des Français libres à Carlton Gardens. On le dirige en juin vers Camberley, dans le Surrey, où s’opère le dispatching des volontaires. Durant neuf mois, il suit comme membre des Forces aériennes françaises libres une formation de la Royal Air Force comme navigateur. En mars 1942 il passe l’examen et devient air observer.

Le contingent français qui a suivi le Général de Gaulle en Angleterre n’étant pas très nombreux, celui-ci a pris l’habitude d’inviter de temps en temps – peu importe leur rang militaire – quelques volontaires de l’armée française libre à un déjeuner à sa résidence à Londres, qui se trouvait à l’hôtel Connaught, Carlos Place, Mayfair. Stéphane Hessel a été un des rares qui aient eu en mai 1941 le privilège d’être invité à la table du Général et de Madame de Gaulle. Il décrit en ces termes cette seule rencontre personnelle qu’il ait eue avec le Général : « Je le trouve beau, grand, j’aime bien sa façon de s’exprimer. Il se montre très courtois dans l’écoute de ses invités en prenant garde de ne pas trop écraser le déjeuner de sa présence. ».[5] En surmontant sa timidité il lui a confirmé l’admiration que les étudiants, et en particulier les normaliens ont exprimée pour son engagement à côté des Alliés et de leur dégout concernant la position prise par le Maréchal. Selon Hessel, la manière dont le Général s’exprimait, plutôt dans une manière littéraire que militaire, a facilité leur rapport. Madame de Gaulle observait une distance sans jamais dépasser les strictes conventions. Pour Stéphane Hessel la pression sur de Gaulle exercée par les autorités britanniques était visiblement énorme. Il a gardé de lui l’image d’un leader fier et jeune…

Ses supérieurs à Camberly jugèrent que ses capacités multilingues pourraient être plus utiles pour la libération de la France que ses connaissances comme navigateur dans les Forces aériennes françaises libres. Après un séjour de trois ans en Angleterre Stéphane Hessel accepte de rejoindre les services du contre-espionnage, c’est-à-dire le Bureau de renseignements et d’action (BCRA). Pour sa mission d’action à Paris où il arrive fin mars 1944 il prend le pseudonyme GRECO. Hélas, son service n’a duré qu’une centaine de jours : le 10 juillet 1944 il se fait arrêter lors d’un piège tendu par la Gendarmerie française au Café des Quatre Sergents, pas loin du cimetière Montparnasse où 70 ans plus tard il est enterré.

Après des interrogatoires – pour ne pas dire tortures – par la Gestapo à son siège parisien, 84 Avenue Foch, Hessel est déporté le 8 août 1944 au camp de concentration de Buchenwald (Weimar) où il arrive le 16 août 1944 comme prisonnier # 10003. Condamné à mort il arrive à survivre grâce à l’intervention incroyable d’un autre prisonnier, Eugen Kogon. Celui-ci, attaché au médecin-en-chef de Buchenwald, arrive à transférer à Stéphane Hessel l’identité d’un autre jeune français, Michel Boitel d’Amiens, mort le 20 octobre 1944 du typhus. Le même jour, son 27e anniversaire, la Ville de Weimar a établi un certificat de décès attestant la mort de « Stéphane Hessel, né à Paris, étudiant de philosophie ». Jusqu’à sa libération en mai 1945, Stéphane Hessel a donc porté le nom de Michel Boitel. Après sa libération, il a déclaré que, à plusieurs reprises que c’était « grâce à sa mort [qu’il avait] pu survivre ». Dans ce contexte macabre, il est étonnant que la même Ville de Weimar, exactement 68 ans plus tard, a refusé de décerner à Stéphane Hessel, devenu une célébrité mondiale, à l’occasion de son 95e anniversaire le 20 octobre 2012 sa citoyenneté d’honneur « par manque de justification des relations particulaires » avec cette ville.

Roland Dumas, ancien ministre et comme Stéphane Hessel lauréat du prix Adam-Mickiewicz, nous a livré le témoignage suivant :

« Stéphane Hessel était un de mes bons amis de la Résistance, de la guerre et de l’Occupation. Nous avons travaillé ensemble dans le Club des 22 survivants de la guerre.Il était marié avec l’une de mes amies. Pour vous dire que je souscris pleinement à votre idée de créer une société à sa mémoire. C’était un héros, il a quitté son pays, il a tourné le dos à l’Allemagne nazie, s’est engagé dans la Résistance et a été déporté.Il m’avait même demandé avant sa mort d’essayer de lui trouver dans les archives allemandes le procès-verbal d’audition qu’il avait eu avec les autorités de l’Occupation quand il a été arrêté. Je n’ai pas pu faire le nécessaire pour arriver à temps, il était mort avant ». [6]

À maintes reprises Stéphane Hessel a souligné l’actualité du programme, mis au point de 1943 à 1944, et proclamé, le 15 mars 1944, du Conseil National de la Résistance (CNR) et qui réunissait les différents mouvements de la Résistance, puis les partis, les syndicats d’avant-guerre, etc. C’était un programme de gouvernement pour après la Libération. « Un ensemble de principes et de valeurs sur lesquels reposerait la démocratie moderne de notre pays ». « Ces principes et ces valeurs, nous en avons aujourd’hui le plus grand besoin », note Stéphane Hessel qui ajoute : « Il nous appartient de veiller tous ensemble à ce que notre société reste une société dont nous soyons fiers ; pas cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés, pas cette société où l’on remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité sociale, pas cette société où les médias sont entre les mains des nantis, toutes choses que nous aurions refusé de cautionner si nous avions été les véritables héritiers du Conseil National de la Résistance. ».[7]

INDIGNEZ VOUS (millebabords.org)

Les rescapés se retrouvent, chaque année, sur le plateau des Glières, haut lieu symbolique de la Résistance, qui avait réussi, en février-mars 1944, à transformer, sur cette plate-forme savoyarde, une défaite des armes en « victoire morale » des maquis de l’intérieur.

Au service de la diplomatie française

Admis, en novembre 1945, au concours des Affaires étrangères, il est affecté en 1946 comme son chef de cabinet auprès d’Henri Laugier, Secrétaire-Général adjoint au siège de l’ONU, qui se trouvait entre 1945-1951 temporairement à Lake Success (Nassau County, N.Y.). Comme secrétaire dans la troisième commission de l’assemblée générale chargée de préparer la rédaction de la charte des droits de l’homme, il est affecté à la section chargée de réunir les documents concernant les questions sociales et les droits de l’homme. Ces cinq années passées à l’ONU ont sans aucun doute marqué à jamais sa manière de voir les problèmes de l’humanité qui constituent le fil conducteur de sa pensée pendant toute sa vie. Et pourtant ayant quitté le siège de l’ONU pour retourner à Paris au Quai d’Orsay, il constate dans son autobiographie qu’il a eu « le sentiment d’avoir perdu la plupart de ses illusions concernant les Nations unies… ». Avant de rentrer à Paris, il a pris un congé de six mois à la campagne à Nemours pour rédiger un texte anthropologique-politique intitulé La société du vouloir-faire, qu’il n’a en fin de compte jamais terminé. Bien sûr, Hessel n’a jamais voulu mettre en doute l’importance de l’ONU, cette « formidable institution », comme il l’appelait. Mais comme idéaliste incorrigible jusqu’à la fin de ses jours, il était impatient devant l’absence d’une volonté politique commune des pays membres de l’organisation mondiale pour attaquer ensemble les problèmes souvent analysés et bien connus auxquels les peuples du monde doivent faire face.

Rentré en France an 1950, il poursuit sa carrière diplomatique dans divers postes, secrétariat des conférences au Quai d’Orsay, liaison avec Matignon, Conseiller aux Ambassades de Saigon et d’Alger, Conseiller auprès du Directeur-Général de l’UNESCO, Administrateur adjoint au PNUD, Ambassadeur et Délégué Permanent auprès de l’ONU et des organisations internationales à Genève. En 1982 il prend sa retraite. À la fin de sa carrière le Président Mitterrand l’a élevé à la dignité d’Ambassadeur de France. Voilà son commentaire ému : « Ça n’a l’air de rien, mais pour un Berlinois devenu français à l’âge de 20 ans, c’est assez formidable. Suprême symbole de ma francité qui me resterait attaché jusqu’à la mort. D’autant plus immérité, d’autant plus savoureux, que mon parcours au ministère avait été peu orthodoxe : aucune grande ambassade, pléthore de multilatéralisme. »

Stéphane Hessel, l’Europe et le Triangle de Weimar

Peut-être à cause de ses racines familiales : La famille paternelle de Stéphane Hessel est d’origine juive-polonaise, il est né allemand et a obtenu dans sa jeunesse la nationalité française. Ce sont sans doute ces racines familiales qui ont fait que la coopération étroite entre la France, l’Allemagne et la Pologne dans le cadre du Triangle de Weimar a eu pour lui une certaine fascination. Ainsi il a bien voulu accepter mon invitation de servir comme membre du Conseil consultatif du Comité pour la coopération franco-germano-polonaise dès sa formation. Il a participé comme orateur à de nombreuses conférences en France, en Allemagne et en Pologne.

L’Ambassadeur Stéphane Hessel, lui-même ancien déporté à Buchenwald, a dit sa déception de voir ce qu’on pourrait faire dans le cadre politique du Triangle de Weimar, lancé dès 1991, et qu’on ne fait pas. « La référence à Weimar doit être prise dans son sens le plus profond : Goethe et Buchenwald sont liés dans l’esprit des anciens et aussi des jeunes. » « Nos trois pays ont souffert du manque de liberté avec des réactions profondes, les mouvements révolutionnaires français, la résistance allemande au nazisme, Solidarnosc… Il y a une tradition de défendre la liberté, une volonté de combat contre tout ce qui opprime. / Il faudrait nommer trois personnes, un petit triangle, avec qui tous les littérateurs et chercheurs pourraient travailler. / Il faut redonner à l’Europe une dimension, une pensée : elle est la patrie du droit et des révoltes contre l’oppression, la patrie de la liberté. ».[8]

S. Wolf, Maire de Weimar, H. von Moltke, Stéphane Hessel, Z. Najder, R. Süssmuth, KH Standke

En 2012, Stéphane Hessel s’associe à une initiative collective sous les auspices du Comité Triangle de Weimar lancée du Palais Présidentiel à Varsovie par Wladislaw Bartoszewski, Président du Comité Auschwitz-Birkenau, Jack Lang, ancien ministre, Rita Süssmuth, ancienne Présidente du Parlement allemand (Bundestag), Michal Kleiber, ancien ministre, Président de l’Académie des Sciences et moi-même. Cette démarche a permis de faire la collecte d’un montant de 120 000 € pour l’organisation d’une exposition itinérante et le financement d’un catalogue en langue allemande, française et polonaise « Redécouverts ».[9] fait de documents et témoignages du camp de concentration de Holzen, disparus lors des marches de la mort du mois d’avril 1945, et qui ont fait une réapparition surprise au cours de l’été 2012 : 200 portraits de détenus et des annotations en provenance du kommando « Hecht », un camp extérieur du camp de Buchenwald près de Holzen, dans la région du Weserbergland. L’exposition, placée sous les auspices du Comité Triangle de Weimar, a été ouverte le 13 avril 2013 au camp de concentration de Mittelbau-Dora par la ministre-présidente de Thuringe, Christine Lieberknecht. Après sa fuite du camp de concentration de Buchenwald, Stéphane Hessel avait repris et envoyé au camp de Mittelbau-Dora où il est resté jusqu’à sa libération en mai 1945.

Stéphane Hessel et le Collegium International éthique, scientifique et politique

En 2002, des théoriciens et chercheurs de renom dans les domaines de la philosophie et des sciences se sont réunis dans le cadre du Parlement européen à Bruxelles pour créer le Collegium International éthique, politique et scientifique pour évaluer les dérèglements mondiaux. Président : Michel Rocard, Vice-Présidents : Stéphane Hessel et Mola Kučan. Secrétaire-Général : Sacha Goldman. www.collegium-international.org.

Mola Kučan. Michel Rocard, Stéphane Hessel

Pour mieux comprendre le « credo » de Stéphane Hessel, il me parait indispensable de situer la dernière décennie de sa vie dans le contexte du Collegium International dont il était un des co-fondateurs. Le texte qui suit nous offre une excellente synthèse de sa pensée :

« Il n’y a plus de temps à perdre. Les défis auxquels nous devons faire face dans l’immédiat sont connus, repérés et décrits. Les responsables sont ceux qui détiennent le pouvoir politique et ceux qui détiennent le pouvoir financier. Ce ne sont pas les mêmes. Les premiers n’ont pas appris à soumettre les seconds.

Nous savons ainsi que les défis sont interdépendants, aussi bien géographiquement que thématiquement. Ils ne concernent pas un pays, même le plus puissant, ni même une région aussi riche qu’elle soit, mais dans leur complexité, la planète tout entière. Le défi de la misère face à la richesse scandaleuse de quelques-uns, le défi de leur surexploitation des ressources de notre Terre, et enfin le défi de la haine des uns et la violence des autres doivent être abolis ensemble. C’est pourquoi il nous faut mettre en place un programme de réformes radicales autour duquel toutes les cultures et les civilisations conjuguent leurs efforts ».

Le Collegium International éthique scientifique et politique s’attèle à cette mission depuis maintenant dix ans. Il s’efforce de faire dialoguer entre eux, se répondre, s’écouter, d’anciens chefs d’États ou membres de gouvernement et des gens qui ont mené une réflexion individuelle forte sur les grands problèmes de l’économie, de la science, du devenir de l’humanité. Quand ils se rencontrent, ils doivent avoir un objectif commun qui est le bien de l’humanité… Attention, cette tâche est ardue mais elle est indispensable. Si on a un autre objectif, cela ne vaut rien. Il faut avoir cet objectif-là et si ces gens réunissent leurs expériences pour essayer d’élaborer la façon dont on peut l’atteindre, ils montreront la voie à suivre.

Leçon de la mondialisation par excellence, aucun État n’est aujourd’hui en mesure de faire respecter un ordre mondial et d’imposer les Indispensables régulations globales. Il faut donc travailler avec des modèles d’organisation alternatifs à l’hégémonie. Prix Nobel ou pas, le président des États-Unis (NB : Barack Obama KHS) n’est plus l’homme le plus puissant de la planète. La fin du rêve impérial américain, ensablé entre Bagdad et Kaboul, fait écho à la dislocation de l’empire soviétique, il y a une vingtaine d’années déjà. Après plus de trois siècles sous le régime westphalien de l’absolutisme des États nationaux, une autre ère s’ouvre dans les relations entre peuples, bousculant le réflexe national sur lequel reposent encore nos cultures politiques modernes.

Catastrophe écologique, récession économique, famines et pénuries, pandémies virales, instabilité politique, menaces terroristes et nucléaire… Il nous faut des réponses mondiales aux problèmes mondiaux. Devant ces crises monétaires, nous devons absolument prendre conscience de notre interdépendance. C’est la survie de l’humanité qui est en jeu ! Et cette survie passe par l’instauration d’une gouvernance mondiale digne de ce nom – pour sortir de la cacophonie décourageante qu’on a malheureusement pu constater à maintes occasions récentes. Car quels que soient les espoirs suscités par la mise en place d’un G20 ou par les gesticulations enthousiastes du président français (NB François Hollande KHS), il n’a, à l’heure actuelle, aucune gouvernance mondiale. Certes, des éléments de régulation internationale et quelques institutions agissent à l’échelle globale, mais la gouvernance mondiale, c’est bien plus : c’est la capacité de s’élever au-delà des marchandages entre intérêts nationaux pour prendre des décisions politiques planétaires – au nom de l’humanité.Hélas ! Aujourd’hui malgré quelques frémissements, la nécessité vitale de ce type de gouvernance n’est pas encore comprise. Les intérêts nationaux, autant dire « les égoïsmes, prévalent encore, transformant chaque rencontre internationale en séance de marchandages sordides. Que ce soit en manière de lutte contre le climat, sur les questions énergétiques, la sécurité collective ou le commerce international, l’incapacité à s’élever au niveau des enjeux est patente. Tous les échecs sont évidemment connectés et il est impensable de les considérer séparément. : dans ce genre de jeu somme nulle, chaque concession est vécue comme une défaite. Cette myopie persistante des acteurs étatiques est la marque d’un terrible échec politique.

Ne nous y trompons pas, ce que révèle, par exemple, l’incapacité des marchés intégrés à prendre en compte les externalités négatives de l’économie mondialisée, ce sont les limites flagrantes d’un système international purement étatique. Plus que jamais, les défis planétaires du XXIe siècle viennent remettre en question La notion de souveraineté étatique et son expression internationale : l’intergouvernementalisme. L’intervention croissante d’acteurs non étatiques (firmes multinationales, réseaux criminels, terroristes ou mafieux, organisations transnationales) a, depuis quelques décennies complètement bouleversé le jeu traditionnel de l’équilibre des puissances. Portant une vision alternative de l’intérêt général, parfois en opposition avec celle que sont censés incarner les États, certaines grandes ONG incarnant même, au niveau global, une nouvelle forme de représentation citoyenne. À l’heure où se joue notre avenir à tous, il est temps d’intéresser les peuples du monde au façonnement de leur propre destin, en tant qu’humanité.

Ainsi, la réforme en profondeur du seul embryon de gouvernance mondiale existant aujourd’hui, l’Onu, semble indispensable. De la Déclaration universelle des droits de l’homme à la proclamation des Objectifs du millénium ou de la Sécurité humaine, les valeurs qui inspirent n’ont jamais eu meilleure pertinence. Il ne s’agit pas uniquement de réformer le Conseil de sécurité des Nations unies, même si c’est nécessaire. Il s’agit d’approfondir, la représentativité, la responsabilité et la légitimité de tous ses organes. Après soixante années de relative hibernation à l’ombre glaçante d’empires totalitaires ou de démocraties impériales, son action peut enfin devenir efficace et contribuer à l’émergence d’une gouvernance politique mondiale.

Bien qu’indispensable, la réforme de cette formidable institution ne suffira pas. Car toute la problématique est de parvenir à dépasser l’intergouvernementalisme. Bien sûr, les États restent légitimes pour représenter leurs peuples, cependant l’heure n’est plus à la souveraineté nationale, mais à la souveraineté mondiale. Au moment où se dessinent les contours d’une véritable société-monde, c’est une double légitimité que nous devons construire : celle de la règle de droit comme principe d’organisation, et celle d’un système d’organes capable de catalyser des décisions politiques planétaires – au nom de l’homme.

Nous en appelons à fonder cette « communauté mondiale » dont il est temps de préciser enfin la stratégie opérationnelle sur les valeurs inaliénables, comme celles qui figurent dans le Préambule des Nations unies. Elle ne peut pas demeurer cette entité vague dénuée d’incarnation politique et trop souvent méconnue comme une forme déguisée de passé colonial.

Légitimité et représentativité des acteurs non-étatiques, souveraineté de l‘humanité, régulations internationales, droit universel… : le chantier de la gouvernance universelle se prête aujourd’hui plus que jamais à une réflexion existentielle profonde et urgente.

Pour finir, voici une pensée qui m’est très chère de Rainer Maria Rilke, qui nous dit : “Nous sommes des abeilles qui butinons le visible pour lui donner toute sa force dans l’invisible.” ».[10]

L’héritage de Stéphane Hessel

Un jour, à Weimar, Stéphane Hessel m’avait confié, plein d’ironie et de sarcasme : « pour être reconnu dans ce monde, on doit passer le cap des 90 ans ». En effet, sa notoriété mondiale a commencé lorsqu’il a publié à l’âge de 93 ans une brochure de quatorze pages qui n’a même pas la longueur d’un script de conférence. Indignez vous[11] a obtenu un succès sans précédent. Ce petit livre a fait de lui « une sorte d’icône de toutes les révoltes, un porte-parole des sans-voix, protecteur des justes causes. Son ange gardien n’a même pas eu le temps de le prévenir que SH était hissé au rang de grande conscience internationale réclamé de partout… ».[12] Selon Stéphane Hessel lui-même, le succès foudroyant de sa brochure, publiée à 4,5 millions d’exemplaires et traduite en quarante langues, « est encore un étonnement pour moi, mais cela s’explique par un moment historique. Les sociétés sont perdues et se demandent comment faire pour s’en sortir et cherchent un sens à l’aventure humaine ». Dans une de ses dernières interviews Stéphane Hessel a répondu à la question « Quels conseils pouvez-vous donner aux jeunes d’aujourd’hui ? » comme suit : « Garder sa faculté d’indignation, de non-acceptation. Les jeunes ne doivent pas accepter l’injustice, la cupidité, le pouvoir non contrôlé. Quelle que soit la cause, ayez le goût de résistance, ne serait-ce pour rester digne… ».

Un hommage national a été rendu le 7 mars 2013 à Stéphane Hessel, aux Invalides. Dans son éloge funèbre, le Président de la République a salué en Stéphane Hessel « une conscience, un grand Français, un Juste ». Les honneurs militaires ont été rendus à l’ancien résistant. Stéphane Hessel a été inhumé au cimetière Montparnasse. Edgar Morin et Michel Rocard ont prononcé les discours d’adieu. Les émouvantes obsèques populaires, à la fois familiales et amicales, ont été marquées par deux discours, l’un de Michel Rocard, l’autre d’Edgar Morin.

Après la mort de Stéphane Hessel un groupe de ses amis a déclaré : « Nous avons maintenant une mission : celle de transmettre ses valeurs, sa pensée qui doivent à tous et particulièrement aux jeunes générations, nous servir de modèle pour l’avenir. » Dans le même esprit des personnalités qui se sentent proches de Stéphane, ses fidèles et ses admirateurs ont répondu favorablement à ma suggestion de fonder en sa mémoire, le 20 octobre 2017, le jour de son 100e anniversaire, une « Société Franco-Allemande Stéphane Hessel – Deutsch-Französische Stéphane-Hessel-Gesellschaft » dont le siège est à Berlin et à Paris.[13]

À l’occasion d’un Dîner solennel donné par Christiane Hessel le 14 novembre 2017 pour le centenaire de la naissance de son mari au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes, Edgar Morin a rendu un hommage émouvant à son ami :

« Au centenaire de la naissance de Stéphane, quatre années après son décès, son esprit reste vivant, plus vivant que jamais. Son message profond contient l’indignez-vous mais ne s’y résume pas.Son message profond est d’abord RÉSISTEZ.Résistez comme il l’a fait toute sa vie, après sa résistance contre le nazisme, dans la résistance à l’injustice, à l’humiliation, à toutes les vieilles barbaries renaissantes de domination, haine et mépris et aussi contre la barbarie glacée de la domination du calcul insensible et du profit insatiable née de notre civilisation même.ENGAGEZ-VOUS dans l’aventure incertaine de l’humanité vouée à tant de périls qui nous relie en une communauté de destin planétaire.Engagez-vous pour que s’épanouisse en vous et en autrui la poésie de l’existence qui est communion, ferveur, amour AIMEZ. Dans la lutte gigantesque et infinie entre Éros et Thanatos, prenez hardiment le parti d’Éros, il vous tonifiera comme il a tonifié notre ami le grand Stéphane Hessel. »

Notes

  1. [1] Ce texte s’inspire d’un discours que l’auteur a tenu au Rotary Club de Cabourg lors de son Meeting du 23.10.2017 au Grand Hôtel de Cabourg.[]
  2. [2] En hommage à Franz Hessel un prix franco-allemand de littérature contemporaine a été conçu et organisé par la Villa Gillet à Lyon et la Fondation Genshagen. Depuis 2010 ce prix récompense chaque année de jeunes auteurs d’expression française et allemande. Le prix reçoit le soutien du Délégué du gouvernement fédéral allemand pour la Culture et les Médias (BKM) et du Ministère français de la Culture et de la Communication.[]
  3. [3] Après le décès de Vita Mirkine Guetzévitch en 1985 Stéphane Hessel s’est remarié deux ans plus tard avec Christiane Chabry.[]
  4. [4] Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, T1, L’Appel 1940-1942, Plon Paris 1959.[]
  5. [5] Manfred Flügge, Stéphane Hessel – Ein glücklicher Rebell, Aufbau Verlag, Berlin 2012, p. 80.[]
  6. [6] Lettre à l’auteur du 19 octobre 2017.[]
  7. [7] Stéphane Hessel : « indignez-vous ! », Indigène éditions, Montpellier 2010, p. 7.[]
  8. [8] Extrait du compte rendu du Colloque trilatéral « Un nouveau souffle pour le Triangle de Weimar », organisé sous l’impulsion du Comité Triangle de Weimar le 2 avril 2009 à l’Ambassade de Pologne à Paris.[]
  9. [9] Stiftung Gedenkstätten Buchenwald und Mittelbau-Dora, Katalog zur Ausstellung Wiederentdeckt. Zeugnisse in der KZ-Gedenkstätte Mittelbau-Dora, 12. April- 31. Juli 2013, Jens-Christian Wagner (Éd.) im Auftrag der Stiftung Gedenkstätten Buchenwald und Mittelbau-Dora, Göttingen 2013.[]
  10. [10] Stéphane Hessel et al.Le monde n’a plus de temps à perdre. Appel du Collegium International pour une gouvernance mondiale solidaire et responsable avec Mireille Delmas-Marty, Michael W. Doyle, Stéphane Hessel, Bernard Miyet, Edgar Morin, René Passet, Michel Rocard, Peter Sloterdijk.
    Coordination éditoriale : Sacha Goldman. LLL Les liens qui libèrent, Paris 2012.[]
  11. [11] Indigène éditions, Montpellier 2010.[]
  12. [12] Jean Michel Helvig, Stéphane Hessel : L’homme du siècle, La Libération, 27 février 2013.
    Mars 2012, AFP.[]
  13. [13] Parmi les membres fondateurs on trouve les noms de Peter von Becker, Roland Dumas, Sacha Goldman, Hans Herth, Michael Kogon, Jack Lang, Christine Lieberknecht, Hélène Miard-Delacroix, Edgar Morin, Klaus-Heinrich Standke, Hans Stark, Rita Süssmuth, Uwe Thomas, Jérôme Vaillant, Gilles Vanderpooten, Georges Wagner-Jourdain, Jens-Christian Wagner, Nike Wagner, Bernard A. Wolfer et al.
    Christiane Chabry-Hessel en a accepté la Présidence d’honneur.[]
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