L’environnement urbain moderne cache un lourd secret qui explique sa laideur

L’environnement urbain moderne cache un lourd secret qui explique sa laideur

11/06/2021 (2021-06-11)

[Source : entelekheia.fr]

[Photo : Une école à Washington conçue par l’architecte post-moderne Michael Graves]

Traduction : Corinne Autey-Roussel


Par James Howard Kunstler
Paru sur The American Conservative sous le titre The Heart Of The Matter


Il y a quelques années, j’ai lancé mes explorations du paysage américain dans le supplément dominical du New York Times, qui était à l’époque un organe sain et digne du discours public, avec un article dont le titre provisoire était « Pourquoi l’Amérique est-elle si moche, [bip] ? » C’était sur la banlieue, et tous ses accessoires et meubles nauséeux. En fin de compte, c’était trop pour eux, c’est-à-dire pour leur comité éditorial poussiéreux, et ils ont rejeté le projet, que j’ai rapidement transformé en proposition de livre et vendu à Simon & Schuster pour une somme bien plus importante que les taux minables payés à contrecœur (et toujours avec des mois de retard, après beaucoup de relances) par le NYT. C’est devenu un livre à succès intitulé The Geography of Nowhere (La Géographie de nulle part). Ok, bien pour moi.

McDonalds par Robert Venturi et Denise Scott Brown, Lake Buena Vista, Floride.

Mais cette question fondamentale — pourquoi l’Amérique est-elle si laide, [bip] — s’est avérée très difficile à comprendre. Il fallait dépasser la laideur superficielle du derby de démolition national pour atteindre le cœur de la question. Mes premières recherches m’ont amené dans l’orbite de postmodernistes célèbres tels que Robert Venturi et sa femme/partenaire en architecture, Denise Scott-Brown, qui avaient eux-mêmes publié dans les années 1970 un livre universitaire-pop intitulé Learning From Las Vegas (Apprenons de Las Vegas), un endroit qu’ils trouvaient charmant, principalement pour des raisons ironiques. Grosse erreur d’aller les voir. En fait, l’interview dans leur salle de conférence de Philadelphie a été un désastre, qui a culminé avec Mme Scott-Brown me criant : « Si l’Amérique est trop désordonnée pour vous, déménagez en Suisse ! » (Bruit de porte qui claque…)

Siège de Robert Venturi pour Knoll, 1984

J’ai pris d’autres mauvais virages dans mes recherches (Michael Graves, Peter Eisenman) mais je suis finalement tombé sur de l’or pur avec les New Urbanists, qui, par un coup de chance, venaient juste de se regrouper cette année-là (1993) dans une confrérie officielle appelée « Congress for the New Urbanism » (« Congrès pour le nouvel urbanisme ») dotée d’un grand élan réformiste. Ils avaient analysé la crise du développement des banlieues en long, en large, en travers et sur la tranche. Ils savaient exactement ce qui n’allait pas dans l’habitat humain de m…  que nous avons réussi à répandre dans le paysage, d’une côte à l’autre, jusqu’aux ratios des bordures des carrefours à six voies et aux fenêtres ridicules du ranch surélevé archétypal, avec ses volets en plastique.

Un « ranch surélevé » typique. S’il présente cette configuration incongrue, c’est sans aucune nécessité, uniquement pour avoir l’air imposant.

Ma rencontre avec ces personnes des N.U. — Andres Duany, Lizz Plater-Zyberk, Peter Calthorpe, Stefanos Polyzoides, Peter Katz, Dan Solomon, Vincent Scully, et bien d’autres — m’a poussé à terminer le livre que je devais à Simon & Schuster. Mais leurs connaissances techniques étaient loin d’expliquer la profonde déchéance spirituelle induite par notre mode de vie. Ces lieux donnaient aux gens un sentiment de malaise, de désespoir, de perte de liens, d’anomie paralysante. Finalement, ai-je découvert, il fallait trouver l’explication à tout cela dans la physique.

Ce n’est pas seulement que notre monde quotidien est mal conçu. Il possède une qualité démoniaque qui ne peut être expliquée que par les principes fondamentaux de l’univers : sa laideur immersive, jusqu’aux éléments vivants, respirants, gazeux, délaminants et oxydants de sa composition, équivaut à une expression visible de l’entropie.

[Voir : La loi de dégradation ou d’augmentation du désordre et du chaos]

C’est une violation flagrante de l’ordre fondamental de l’univers. C’est pour ça que les gens la trouvent repoussante. Si l’art humain consiste à imprégner le monde matériel d’un sens palpable de vitalité, de vie, alors la dernière chose à faire est de le saturer avec la force de la nature qui conduit à l’anéantissement, ce qui est exactement la définition de l’entropie — ce n’est pas quelque chose avec quoi il faille s’amuser. Le fiasco des banlieues ne se caractérise pas seulement par l’absence d’art, et de la grâce que son application apporte à la sensibilité humaine, mais plutôt par un anti-art satanique, une inversion qui cherche agressivement à vaincre tout ce qui, dans l’esprit humain, nous rapproche de la résonance avec notre nature, en particulier le lien avec nos semblables. D’où le cri de deuil commun sur la perte du sens de la communauté, ce qui était à peu près la seule façon pour les citoyens ordinaires d’exprimer leur détresse, en plus de reconnaître la laideur évidente des autoroutes et la monotonie étouffante des lotissements urbains.

[Voir : Effets de l’art moderne]

Les Nouveaux urbanistes ont fait un effort pour changer ce voyage dans les ténèbres, mais le modèle de construction de tout ce qui est nouveau en Amérique est tellement verrouillé [tout comme en France, NdT] par des réglementations et des habitudes mentales tragiquement mauvaises que leur lutte a été sisyphéenne. Même aujourd’hui, le besoin démoniaque de parachever l’œuvre de destruction persiste. Il est également tragiquement ironique que la fin de tout cela semble s’accompagner de la fin de la nation elle-même telle que nous l’avons connue, avec la bataille colossale actuelle entre les partisans de la liberté et les commissaires de la coercition.

Dans l’ombre du COVID-19, une nouvelle disposition des choses lutte pour naître. Comme toute chose dans cet univers de déséquilibre dynamique, le système passe d’un état à l’autre, cherchant toujours à retrouver l’équilibre. Pour l’instant, il semble n’y avoir que le flux du désordre autour de nous, la confusion partout : dans le travail, la politique, le business, le sexe, l’art. Nous dépasserons cette période d’assujettissement aux forces démoniaques, parce qu’il y a une force bénéfique égale qui nous tire vers le haut. À mesure du déploiement de son action, nous nous entourerons de plus en plus de bâtiments et de meubles qui exprimeront notre gratitude d’être de ce monde. N’abandonnez pas. Ne désespérez pas.


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