La marche vers la mer de Sherman et l’American Way of War

26/12/2023 (2023-12-26)

[Source : ledialogue.fr]

[Illustration Towson University]

Par Sylvain Ferreira

La tristement célèbre marche vers la mer (March to the Sea) du général William T. Sherman qui se déroule à la fin de l’année 1864 (15 novembre — 21 décembre) entre Atlanta et Savannah, si elle est immortalisée par le cinéma dans « Autant en emporte le vent », constitue un « crime de guerre » à grande échelle exécuté par l’armée américaine avec l’assentiment du président Lincoln.

Pas de jugement a posteriori

Tout d’abord, la qualification de crime de guerre n’a pas de sens historique, elle n’est entrée en vigueur qu’après la Seconde Guerre mondiale, il n’est donc pas pertinent de l’appliquer en droit pour qualifier la conduite des opérations pendant la guerre de Sécession. Néanmoins, ce conflit est précurseur dans bien des domaines de l’horreur qui s’abattra sur les populations civiles à l’orée du 20e siècle avec la guerre des Boers. Aussi, même si la politique de terre brûlée menée par les troupes de Sherman ne s’est effectivement pas appliquée à la population civile de manière organisée et délibérée, la destruction systématique des infrastructures, ferroviaires notamment, et la décision de vivre sur le pays en fourrageant à outrance les biens des particuliers va laisser derrière elles, non seulement un paysage dévasté, mais aussi un sentiment de profonde haine à l’égard des Yankees, y compris de la part de certains esclaves témoins et/ou victimes de ces exactions.

Making Georgia howl (faire hurler la Géorgie)

Tout d’abord, la marche vers la mer démarre avec l’incendie d’une partie d’Atlanta, la capitale de la Georgie, le 15 novembre 1864. Il s’agit de projeter une armée de 62 000 hommes vers l’Atlantique et le port de Savannah, distant de 480 km. L’objectif pour Sherman est double : couper les voies de communication confédérées et détruire les infrastructures économiques qui permettent à la Confédération de poursuivre la guerre. Pour accélérer la marche de ses troupes et ne pas s’encombrer avec les trains de ravitaillement, Sherman décide que son armée vivra sur le pays en fourrageant les ressources alimentaires des civils et des exploitations agricoles, déjà mises à contribution par l’effort de guerre sudiste. Certes, Sherman prend soin dans son ordre spécial n° 120 d’interdire le pillage et les destructions des biens des particuliers tout en mettent en place des partis de fourrageurs pour ravitailler quotidiennement les 62 000 hommes de son armée auxquels s’ajoute le fourrage pour des milliers de chevaux. Aucune compensation sérieuse n’est prévue pour les prélèvements effectués sur la population ou sur les agriculteurs. Dans la même veine, la remonte des trains de ravitaillement doit être assurée en réquisitionnant les mules et les chevaux de la population. Par ailleurs, dans le même ordre spécial, Sherman prévoit la destruction des infrastructures économiques (moulins, entrepôts, etc.) au cas où la population se montrerait hostile. De telles destructions restent à l’initiative des chefs de corps d’armée.

Toutes ces précautions écrites sont un fait indéniable, mais elles contredisent l’état d’esprit de Sherman lui-même qui se vante dans un télégramme envoyé au général Grant qu’il va « faire hurler (sous-entendu de douleurs) la Géorgie ». De plus, tous les observateurs de la chose militaire savent que vivre sur le pays suscite automatiquement du ressentiment de la population civile. Population qui, de surcroît, voue déjà une haine profonde à l’égard des Nordistes. L’idée louable qui consiste à encadrer par un ordre écrit les réquisitions et les éventuelles destructions a peu de chance d’aboutir à une stricte observance de la part des soldats sur le terrain faute d’un encadrement suffisant. Les moyens des prévôts militaires sont toujours insuffisants de ce genre de situation. Sherman qui est un officier d’expérience sait très bien que ses consignes ne pourront pas être intégralement respectées. Il sait que des exactions seront commises inévitablement. Et comment croire qu’il n’en soit pas satisfait d’une certaine manière lorsqu’il proclame qu’il va faire hurler la Géorgie ? Autre témoignage à charge, celui du Major Henry Hitchcock, natif de l’Alabama resté fidèle à l’Union et qui commande la garde rapprochée de Sherman, lorsqu’il déclare : « c’est une chose terrible que de brûler et de détruire les subsistances de milliers de personnes », mais si la politique de la terre brûlée sert « à paralyser les maris et les pères que nous combattons… c’est finalement de la pitié ».

La bonne foi des Nordistes est donc largement sujette à caution.

Le bilan

Commençons par l’aspect humain où il faut effectivement souligner d’emblée que la mort de civils innocents reste très marginale et le fait d’unités isolées loin de toute structure de commandement. Nous ne sommes pas face au bilan des colonnes de Turreau en Vendée en 1794, c’est une évidence. Par contre, l’ampleur des dévastations et des réquisitions matérielles est terrible. Sherman estime lui-même les dégâts matériels à 100 millions de dollars de l’époque (1,4 milliard en équivalent dollar actuel). Le poids des réquisitions ne représente qu’un cinquième de ce montant. Pour le reste il s’agit de destructions des infrastructures ou de biens. Des centaines de kilomètres de voies ferrées ont été rendues inutilisables en tordant les rails chauffés à blanc sur les poteaux télégraphiques, des ponts ont été incendiés, l’impact sur le ravitaillement des armées confédérées et l’économie déjà exsangue du Sud est déterminant. Par ailleurs, les Nordistes ont saisi 5 000 chevaux et 4 000 mules pour la remonte de leurs trains et 10 millions de livres de fourrage. Plus de 13 000 têtes de bétail, 9,5 millions de livres de maïs ont été réquisitionnées pour nourrir les 62 000 bouches nordistes. Il est évident que ce sont autant de bêtes qui ne nourriront pas l’armée sudiste, mais aussi la population civile. Mais au-delà de l’impact économique majeur sur le Sud, la population est également frappée psychologiquement et son soutien à la prolongation de la guerre fortement remis en cause maintenant qu’elle est elle-même frappée par les dévastations. Enfin, près de 10 000 d’esclaves sont libérés tout au long de la route suivie par les Nordistes et eux aussi sont partagés entre soulagement et écœurement face aux comportements de leurs « libérateurs ». Ils sont certes nombreux à vouloir s’engager sous l’uniforme bleu, mais la majorité suit la marche des troupes nordistes dans un état de dénuement total souffrant de la faim et de maladie. Nombre d’entre eux ne verront pas l’Atlantique. D’un point de vue militaire, la projection de cette immense masse dans la profondeur du dispositif ennemi est une réussite indéniable que même les plus sceptiques avant son déclenchement, Grant et Lincoln notamment, reconnaîtront après coup. Il faut tout de même relativiser ce succès en soulignant que la marche ne rencontre à aucun moment des forces confédérées capables de s’opposer à elle. L’armée de Hood qui défendait Atlanta s’est repliée vers le nord après la chute de la ville. Les rares engagements tourneront tous à l’avantage des Nordistes dont nombre d’officiers qualifieront cette marche « de promenade champêtre ». Néanmoins, cette manœuvre constituera une référence pour le penseur anglais Liddell Hart qui la considérait comme précurseur de ses concepts sur la guerre mécanisée. Une fois devant Savannah, Sherman peut compter sur le soutien de l’US Navy qui croise au large. En cinq jours, la ville tombe et Sherman « l’offre » en cadeau de Noël au président Lincoln.

L’American way of war[1]

Après ce rapide exposé des faits et des conditions dans lesquelles ils se sont déroulés, il est clair que l’opération menée par le général Sherman, qui lui vaudra dans le Sud le surnom de Billy the Butcher, représente un triste avant-goût de l’émergence de la guerre totale qui prend de plus en plus les civils en otage et qui détruit des pans entiers du paysage et de l’économie d’une région pour assurer des gains militaires. Comme nous l’avons rappelé, Sherman a pris des précautions pour que les victimes civiles ne représentent que de rares exceptions, et son ordre spécial n° 120 ne saurait effectivement être comparé avec l’ordre du jour d’Hitler à la veille du déclenchement de l’invasion de l’URSS. Néanmoins, ses déclarations et celles de ses adjoints ainsi que le bilan des destructions et des réquisitions opérées constituent un triste précédent qui ne visait pas uniquement à réaliser une opération militaire dans le cœur du dispositif confédéré, mais aussi une manière de punir l’adversaire parce qu’il avait osé faire sécession en interprétant légitimement la Constitution des États-Unis. C’est là que se trouve à mes yeux la véritable nature de cette marche vers la mer. Par ailleurs, l’état lamentable dans lequel sont laissés bon nombre d’esclaves libérés de la servitude en dit long sur l’hypocrisie des Nordistes à l’égard de ces populations totalement désespérées et ne sachant plus, sans jeu de mots, à quel maître se vouer. C’est en ce sens que Sherman inaugure ce qui va devenir l’American way of war et qui se déploie encore aujourd’hui sous nos yeux et que je résumerai ainsi : une bible dans la main gauche pour la justification, voire la sanctification de la guerre et, dans la main droite, un Colt pour punir littéralement l’ennemi devenu « autre » sans limites d’usage de la force jusqu’à ce qu’il rentre dans le rang.


  1. [1] Way of war : manière de faire la guerre, par analogie avec Way of life (mode de vie ou manière de vivre).[]
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