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À la découverte des origines juives cachées de Bruce Lee

[Source : The Times of Israel]

Dans son nouveau livre, Matthew Polly montre que la star américaine de films d’action était un homme polyglotte aux origines très diverses

Par Rich Tenorio

Bruce Lee et Chuck Norris dans "La Fureur du dragon" (Crédit : Matthew Polly)
Bruce Lee et Chuck Norris dans « La Fureur du dragon » (Crédit : Matthew Polly)

Est-ce que Bruce Lee, la légende des arts martiaux, avait du sang juif ?

Bien qu’il soit mort il y a 45 ans, à l’âge de 32 ans, Lee reste l’un des plus célèbres maître d’arts martiaux. Ses coups, ses kicks et ses prouesses sont instantanément identifiables dans ses films à succès, comme dans « Opération Dragon ».

Et pourtant, un des aspects de ses origines reste obscure. Des éléments indiquent qu’il avait un arrière grand-père juif.

La généalogie de Lee fait partie des révélations du nouveau livre « Bruce Lee: A Life » écrit par Matthew Polly. Lui-même artiste martial, Polly a cherché à aller au-delà des mythes et légendes qui entourent Lee et a proposé un portrait plus nuancé du célèbre guerrier et star de cinéma.

« Pour moi, Bruce est une personne complexe et intéressante, pourtant on ne pense pas à lui en ces termes », explique Polly. « Même ceux qui connaissent son histoire pensent à lui en tant que chinois. Il était polyglotte, issu de plusieurs milieux ethniques différents. Le fait qu’il était en partie juif montre à quel point c’était une personne intéressante. »

Lee a créé une passerelle entre l’Orient et l’Occident, avec son style de combat, le jeet kune do et a transformé les arts martiaux asiatiques, qui n’avaient que peu de succès aux Etats-Unis, en un phénomène d’ampleur nationale.

Matthew Polly, artiste martial et écrivain, auteur de ‘Bruce Lee: A Life.’ (Crédit : autorisation)

Depuis la diffusion des films de Lee, on recense plus de 20 millions d’élèves en arts martiaux en Occident.

Et l’un d’entre eux est Polly, qui considère Lee comme son modèle d’inspiration. Il a été formé à plusieurs disciplines dans le monde entier, auprès du célèbre moine Shaolin en Chine, pour apprendre les arts martiaux mixtes, une approche plus contemporaine.

Polly décrit ses expériences dans ses deux premiers livres. Son troisième et dernier opus en date est plus journalistique. Il a interviewé les membres de la famille de Lee encore en vie, notamment sa veuve Linda, leur fille Shannon (le couple avait un fils, Brandon, lui-même star qui est décédé sur le tournage du film « The Crow » en 1993). Polly a également fait des recherches qui contredisent des versions déjà connues de la vie de Lee.

Des racines enterrées

Dans les notes de bas de page du livre, Polly fait référence à des « affirmations incorrectes » qui ont laissé croire que l’arrière grand-père maternelle de Lee etait un catholique allemand. Polly a trouvé des preuves montrant que cet arrière grand-père, Mozes Hartog Bosman, était issu d’une famille juive néerlandaise d’origine allemande.

Bosman est né à Rotterdam en 1839, de très jeunes parents Hartog Mozes Bosman et Anna de Vries. Son père était un boucher juif.

« [Mozes] ne souhaitait pas reprendre l’entreprise de son père », explique Polly. « Quand il était adolescent, Bosman a rejoint la Compagnie néerlandaise des Indes orientales et a sauté sur un bateau vers l’autre bout du monde, pour finir à Hong Kong ».

« Il faisait partie de ces garçons qui voulaient de l’aventure », ajoute Polly. « Il aurait pu mourir à tout moment au cours du trajet. »

L’arrière grand-père juif néerlandais de Bruce Lee, Mozes Hartog Bosman, vers1880. (Crédit : Matthew Polly)

En 1866, il est devenu le consul néerlandais à Hong Kong, où il a laissé un héritage complexe. Il avait acheté une concubine chinoise nommée Sze Tai, avec qui il a eu 6 enfants. Selon Polly, ils sont tous devenus « très riches, les plus riches de Hong Kong ».

L’un de leurs fils, Ho Kom-tong avait une épouse, 13 concubines et une maîtresse britannique. Avec cette dernière, il a eu son 30e enfant, une fille, Grace Ho, la mère de Bruce Lee.

A cette époque, Bosnan était déjà parti. Il s’était impliqué dans ce que l’on appelait à l’époque la traite des coolies, et avec d’autres commerçants de Hong Kong, ils vendaient des travailleurs chinois à des « contrats d’exploitation » pour travailler sur les chemins de fer américains, détaille Polly.

Mais Bosnan a fait faillite et abandonné sa famille pour la Californie. Il a changé son nom et est devenu Charles Henri Maurice Bosman. « Il n’a plus revu plus sa famille », ajouté Polly.

Bosman a construit une nouvelle famille, après avoir épousé la fille d’un riche homme d’affaires impliqué dans le commerce avec la Chine. Ils ont émigré en Angleterre où il a été enterré dans un cimetière chrétien.

« Il est possible qu’il se soit converti », spécule Polly.

Polly pense que l’histoire du juif néerlandais « aurait fait un bon film », mais il y a un autre retournement de situation. Certains doutent du fait que le grand-père de Bruce Lee, Ho Kom-tong, était le fils biologique de Bosman.

Les six enfants chinois de Bosman, explique Polly, « avaient tous l’air différents ». Ho Kom-tong était l’enfant aux traits « les plus chinois de tous les fils ».

« Des rumeurs circulent sur une éventuelle liaison entre la concubine et un homme chinois – et que Mozes serait le père légitime mais pas le père biologique », précise Polly. « Si c’est vrai, alors il n’y a pas d’ascendance juive. »

Mais Polly ajoute qu’aucune preuve ne peut corroborer les rumeurs d’une liaison. Les « enfants eurasiens sont souvent différents au sein d’une même fratrie. Bruce avait l’air plus chinois que ses frères Robert et Peter ».

La fratrie Peter, Agnes, Grace, Phoebe, Robert, et Bruce Lee, vers 1956. (Crédit : Matthew Lee)

Polly s’interroge également sur « la possibilité qu’une concubine chinoise, à Hong Kong dans les années 1860, mariée à un commerçant européen, ose « avoir une liaison extra-conjugale. » « Et », souligne-t-il, « Ho Kom-tong disait officiellement que Mozes Hartog était son père, sur sa carte d’identité. »

« En ce qui me concerne, Mozes Hartog Bosman était le père de Ho Kom-tong », avance Polly.

L’histoire de la généalogique juive de Bruce Lee a fait l’objet d’une vidéo, réalisée par BimBam, un producteur de contenu éducatif.

« J’adore », s’exclame Polly. « C’est parfait. Elle traite le sujet avec légèreté tout en faisant connaître cette histoire fascinante dont personne n’a jamais entendu parler – la vie de Mozes Hartog, qui a conduit jusqu’à Bruce Lee, le plus grand artiste martial de kung fu de tous les temps. »

Une star est née

Lee est né à San Franciso, en 1940, avant de revenir vivre à Hong Kong sous occupation japonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Seul un tiers de la population de Hong Kong a survécu à la guerre.

« Les atrocités que les Japonais ont commises contre les Chinois sont effarantes », déplore Polly, évoquant un bilan de 50 millions de morts. « C’était aussi dramatique que vous l’imaginez. Ses première expériences dans le monde étaient celles d’une vie dans un pays en guerre. »

Bruce Lee en 1946. (Crédit : domaine public)

C’est à Hong Kong après la guerre que Lee est devenu une jeune star de cinéma, dans des films qui n’avaient rien à voir avec les arts martiaux. Il s’est également formé aux combats anciens, mais a eu une adolescence troublée. Pour changer de vie, il est parti vivre aux Etats-Unis à l’âge de 18 ans.

Polly établit des parallèles entre les expériences des immigrants chinois et juifs aux Etats-Unis, notamment au niveau de la discrimination dont Lee et les immigrants chinois ont fait l’objet.

« Ce n’est pas propre aux Chinois », explique Polly. « Les immigrants juifs, italien, irlandais étaient d’abord accueillis comme de la main-d’oeuvre bon marché, avant de [subir] le racisme et la discrimination. »

Mais, dit-il, « l’histoire chinoise n’est pas racontée comme les autres. Ils étaient le premier groupe d’immigrants à voir adopter une loi les excluant, le Chinese Exclusion Act, basé sur leur pays d’origine ». Adoptée en 1882, la loi n’a été abrogée que durant la Seconde Guerre mondiale.

« Il y avait des émeutes [anti-chinois], des pogroms », raconte Polly. « Ils les chassaient des villes, les regroupaient dans des Chinatowns, c’est à dire des ghettos. C’était le seul endroit de San Francisco où il avaient le droit d’acheter un bien, pour s’assurer qu’ils n’iraient pas vivre ailleurs. Il y avait une discrimination importante, similaire à celle du peuple juif en Europe. »

Bruce Lee avec son fils Brandon, blond aux yeux gris, vers 1966. (Crédit : domaine public)

Mais il y avait aussi des exemples de tolérance. Quand Lee a commencé à enseigner les arts martiaux aux Etats-Unis, son premier élève, Jesse Glover, était afro-américain.

« A cette époque, les communautés chinoise et afro-américaine étaient en conflit », explique Polly. « Bruce ne se souciait pas de la race ou de l’ethnie, tant que vous étiez sincère. Sa première classe était le groupe d’étudiants le plus diversifié de l’histoire du kung fu. »

Lee a également appliqué la tolérance en épousant Linda Emery, son amour de lycée, aux origines suédoises et allemandes. Selon le livre, Lee « parlait fièrement à tout le monde » des traits de son fils Brandon, le décrivant comme le seul chinois aux cheveux blonds et aux yeux gris.

Briser le plafond de celluloïde

Le seul endroit où Lee a eu du mal à se faire accepter, c’était Hollywood, et ce, même après son premier succès en tant que Kato, maître des arts martiaux, dans la série télévisée « The Green Hornet ».

« Personne n’avait encore vu de maître d’arts martiaux asiatique dans une série télévisée occidentale », fait remarquer Polly.

Après la fin de la série, Lee « s’est démené pour devenir une star des arts martiaux au cinéma, endossant des rôles de héros les uns après les autres », relate Polly. « Hollywood ne pensait pas que le public l’accepterait. »

Finalement, Lee est revenu à Hong Kong, où il a incarné un maître d’arts martiaux dans les films « Big Boss », « La Fureur de vaincre » et « La Fureur du dragon ».

Bruce Lee en tant que Kato dans ‘The Green Hornet,’ en 1967. (Crédit : domaine public)

Ces films sont devenus « les plus grands succès que l’Asie du sud-est ait connu », affirme Polly.

Cela nous mène jusqu’à « Opération Dragon », la première coproduction entre Hong Kong et Hollywood. Ce film a été le premier film sur le kung fu en langue anglaise. Produit avec un budget d’un million de dollars, le film a généré 90 millions de dollars de recettes.

« J’étais sidéré de voir quelqu’un se battre comme ça », raconte Polly. « Il avait l’air surhumain. »

Et pourtant, quand le film est sorti, le 26 juillet 1973, le contexte était tragique. Lee était décédé six jours plus tôt, dans des circonstances mystérieuses, selon Polly.

« En écrivant ce livre, je savais que j’allais devoir en parler », indique Polly. Dans son livre, il propose « une nouvelle théorie sur sa mort : il serait mort d’une insolation ».

Lee a été enterré au Lake View Cemetery de Seattle, qui comporte deux sections. « Une toute petite section chinoise et une plus grande pour les Caucasiens », précise Polly. « Ils ont demandé s’ils voulait être enterré « avec son peuple ». Il a choisi d’être enterré dans la section blanche du cimetière.

A son enterrement, Glover, son ancien élève est resté près de sa tombe, s’est déchaussé, et a jeté la dernière pelletée de terre.

« Imaginez un Afro-américain remplir une tombe chinoise dans un cimetière pour Blancs à Seattle », décrit Polly. « C’est une expérience profondément américaine. »

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