Québec — Une inquiétante fissure dans la démocratie

06/10/2022 (2022-10-06)

[Source : libremedia.ca]

[Illustration : un électeur québécois exerce son droit de vote le 3 octobre dernier à Montréal.
Photo: Alexis Aubin pour l’AFP.]

Pour le chroniqueur Félix Racine, il est grand temps de revoir le système électoral actuel qui conduit à des « anomalies représentatives majeures ». Il en va de la santé de notre démocratie.

Par Félix Racine

Le 3 octobre dernier, ce qui devait arriver arriva. Avec une députation écrasante et une croissance continue, la Coalition Avenir Québec accapare une gigantesque part du gâteau parlementaire. 

En effet, avec plus de 40 % des voix, elle réussit à établir un total de 90 députés sur les 125 sièges de l’Assemblée nationale. Très peu de place est donc laissée aux oppositions. 

Le Parti libéral du Québec, hanté par une forme de déclin, réussit malgré tout à se maintenir comme opposition officielle. En effet, avec seulement 13% du vote, ce sont 21 députés libéraux qui siégeront en tant qu’adversaires officiels de la CAQ. Dans les faits, accompliront-ils leur rôle d’opposition ? La question se pose. 

Grands gagnants, grands perdants 

Globalement, les caquistes et les libéraux sont les grands gagnants de cette élection. En effet, ce sont les deux seuls partis qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu en optimisant leur nombre de députés. 

Notre mode de scrutin électoral étant ce qu’il est, le bipartisme est normalement la forme privilégiée. Seulement, cette fois-ci, plus de cinq partis politiques se sont affrontés afin de conquérir le pouvoir. 

À lire aussi : Une erreur informatique a-t-elle privé des gens de leur droit de vote ?

Cette fragmentation du vote conduit à des anomalies représentatives majeures. 

Québec solidaire, relativement stagnant, a obtenu plus de voix que l’opposition officielle (15,5%), mais obtient seulement 11 députés. 

Au Parti québécois, la situation est pire encore. Résistant à son extinction annoncée, un total de 14,5% des voix ne lui a procuré que 3 députés au total. 

Les distorsions sont donc significatives, surtout sachant que QS et le PQ ont obtenu au suffrage universel un résultat comparable aux libéraux. 

Le PCQ fortement pénalisé

Ceci dit, cette distorsion n’est rien à côté de celle affectant le Parti conservateur. En effet, le PCQ fracasse un record en termes d’anomalies. 

En allant cueillir plus de 13% des votes au suffrage universel, aucun député conservateur ne siégera à l’Assemblée nationale, à moins qu’Éric Duhaime ne réussisse à convaincre un député d’une autre formation de se joindre au PCQ.

Cette distorsion est encore plus grave compte tenu du fait que les conservateurs avaient comme mission de représenter un pan de la population qui était complètement ostracisé lors de la crise sanitaire. 

En effet, les opposants aux mesures sanitaires n’étaient pas du tout représentés parmi les classes politique et médiatique. Les manifestations étaient le principal moyen de faire valoir publiquement le point de vue de cette frange contestataire. 

Conséquemment, en n’élisant aucun député conservateur, le parlement amplifie le décalage social à la base de l’importante crise de la représentation à l’œuvre. 

À lire aussi : Un système brisé à réparer

Cette conjoncture peut contribuer à augmenter encore plus le sentiment d’aliénation chez les électeurs qui se sentent trahis par le système politique.

La démocratie québécoise est probablement la plus grande perdante de l’élection. Il est tout à fait possible qu’une telle distorsion cause une détérioration du tissu social, celui-ci étant déjà abîmé par les dommages du sanitarisme autoritaire. 

Au départ, il était tout à fait légitime de penser que le sanitarisme autoritaire de la CAQ allait lui coûter des sièges. On aurait pu penser que le scandale entourant l’obscure firme McKinsey allait lui coûter cher, une firme non élue par le peuple qui a été présente tout au long de la crise dans les coulisses décisionnelles. 

Et pourtant, aucune sanction n’a été infligée à la CAQ, bien au contraire.

La majorité sanitariste

Cela veut dire que la gestion sanitaire est encensée encore aujourd’hui par une part considérable de la population, voyant François Legault comme une sorte de sauveur bienveillant « qui fait son possible ». 

Cela nous amène donc à nous poser de sérieuses questions sociologiques quant à l’électorat caquiste et sa perception des choses. Cet électorat est en bien grande partie âgé et peu actif au sein de la population. François Legault ne s’en cache jamais, s’adressant explicitement et directement à lui.

Sachant que le vieillissement de la population est une lourde tendance à l’œuvre, alors il est à penser que le règne caquiste ne fait tristement que commencer. 

À lire aussi : Bilan des élections québécoises

La jeunesse est défavorisée par le système électoral actuel, d’autant plus que le taux de participation électoral est plus élevé chez les plus vieux. 

L’iniquité intergénérationnelle est donc bien au cœur de la réélection caquiste, cette dernière s’étant manifestée de façon très forte lors de la crise sanitaire. Après tout, le fait de masquer nos enfants tout en les privant d’activité physique visait surtout à rassurer un pan anxieux et vieillissant de la population. 

Nous sommes donc face à une impasse existentielle pour la démocratie québécoise. Le vieillissement de la population et le mode de scrutin inéquitable font en sorte que la CAQ neutralise la possibilité d’une opposition substantielle. 

Sachant le fait qu’il s’agit d’un parti qui a pris plaisir à gouverner de façon autocratique par décrets, alors il s’agit d’un horizon encore plus inquiétant. 

Des alliances possibles ?

Il faut donc commencer à trouver des pistes de solutions. L’une d’entre elles pourrait être une alliance circonstancielle, dans certains dossiers, entre le PQ, QS et le PCQ afin de mettre la pression sur le pouvoir.

En effet, jamais la CAQ ne pliera le genou devant une réforme du mode de scrutin, car ce dernier l’avantage royalement. 

En revanche, une alliance circonstancielle entre les autres partis dans des dossiers clés représenterait plus de 43% de l’électorat, ce qui lui conférerait une grande légitimité. Mais les autres partis pourront-ils s’entendre?

Chose certaine, il est vital d’entamer une réflexion sur le mode de scrutin et les moyens d’y parvenir. Il s’agit d’une cause qui lie tous les démocrates, horizons confondus. 

image_pdfPDF A4image_printImprimer
S’abonner
Notification pour
Nom ou pseudonyme
Adresse courriel (facultatif)
Votre site Internet (facultatif)
2 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires