Présidentielle française : la laïcité effacée

Par Lucien SA Oulahbib

La « laïcité » est-elle soluble dans cette caricature qu’incarnent ces faux « Libres penseurs » allant chasser la moindre statue religieuse symbolisant plutôt une présence historique qu’un commandement immanent ? À l’évidence non. Pas plus que celle incarnée par ce prétendu « Printemps républicain » aujourd’hui rallié corps et âme, armes et bagages au « macronisme » et retrouvant par ce fait d’autres prétendus « laïcs républicains » comme Chevènement, Valls, et tant d’autres.

Ils sont même aux antipodes d’un Jules Ferry qui dans sa fameuse « lettre aux instituteurs » ne leur demandait pas seulement de dissocier enseignement religieux et enseignement moral, le premier réservé aux familles, le second s’articulant aux connaissances scolaires, mais de réfléchir au sens de la civilité, la politesse, le fait d’apprendre à « être » ensemble  :

« (…) Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire.

Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment : car ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse ; c’est la sagesse du genre humain, c’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité. Si étroit que vous semble peut-être un cercle d’action ainsi tracé, faites-vous un devoir d’honneur de n’en jamais sortir, restez en deçà de cette limite plutôt que vous exposer à la franchir : vous ne toucherez jamais avec trop de scrupule à cette chose délicate et sacrée, qui est la conscience de l’enfant.

Mais une fois que vous vous êtes ainsi loyalement enfermé dans l’humble et sûre région de la morale usuelle, que vous demande-t-on ? Des discours ? des dissertations savantes ? de brillants exposés, un docte enseignement ? Non ! La famille et la société vous demandent de les aider à bien élever leurs enfants, à en faire des honnêtes gens. C’est dire qu’elles attendent de vous non des paroles, mais des actes, non pas un enseignement de plus à inscrire au programme, mais un service tout pratique, que vous pouvez rendre au pays plutôt encore comme homme que comme professeur.

Il ne s’agit plus là d’une série de vérités à démontrer, mais, ce qui est tout autrement laborieux, d’une longue suite d’influences morales à exercer sur ces jeunes êtres, à force de patience, de fermeté, de douceur, d’élévation dans le caractère et de puissance persuasive. On a compté sur vous pour leur apprendre à bien vivre par la manière même dont vous vivrez avec eux et devant eux. (…)

Il ne suffit donc pas que vos élèves aient compris et retenu vos leçons ; il faut surtout que leur caractère s’en ressente : ce n’est donc pas dans l’école, c’est surtout hors de l’école qu’on pourra juger ce qu’a valu votre enseignement. Au reste, voulez-vous en juger par vous-même, dès à présent, et voir si votre enseignement est bien engagé dans cette voie, la seule bonne : examinez s’il a déjà conduit vos élèves à quelques réformes pratiques. Vous leur avez parlé, par exemple, du respect de la loi : si cette leçon ne les empêche pas, au sortir de la classe, de commettre une fraude, un acte, fût-il léger, de contrebande ou de braconnage, vous n’avez rien fait encore ; la leçon de morale n’a pas porté, ou bien vous leur avez expliqué ce que c’est que la justice et que la vérité : en sont-ils assez profondément pénétrés pour aimer mieux avouer une faute que de la dissimuler par un mensonge, pour se refuser à une indélicatesse ou à un passe-droit en leur faveur ?

Vous avez flétri l’égoïsme et fait l’éloge du dévouement : ont-ils, le moment d’après, abandonné un camarade en péril pour ne songer qu’à eux-mêmes ? Votre leçon est à recommencer. Et que ces rechutes ne vous découragent pas ! Ce n’est pas l’œuvre d’un jour de former ou de déformer une âme libre. Il y faut beaucoup de leçons sans doute, des lectures, des maximes écrites, copiées, lues et relues : mais il y faut surtout des exercices pratiques, des efforts, des actes, des habitudes. Les enfants ont, en morale, un apprentissage à faire, absolument comme pour la lecture ou le calcul. (…) ».

Ce long extrait vise ainsi à bien montrer que l’esprit laïc ne consiste pas à (se) neutraliser au sens de dénoyauter la charge orientatrice d’un enseignement vers ce plus de civilisation dont parle Ferry, mais, bien au contraire, de faire en sorte que ce rôle en quelque sorte d’arbitre et d’entraîneur rappelle les règles du jeu et que tout le monde se les approprie comme siennes et non pas comme provenant d’un dehors oppressif dont il s’agirait vite de se défaire.

Apprendre à (se) parler, à argumenter, ne pas gratuitement provoquer, ne pas se confronter d’entrée violemment comme le font les absolutistes totalitaires, toutes ces règles de politesse, de décence, y compris dans la « riposte », forment l’essence même de la bienséance exprimée naguère y compris dans l’Agora ou au Forum — ce qui n’empêche pas ce défi singulier, la joute, qui se différencie cependant du combat de rue à l’opposé de ce que l’on voit de plus en plus (« à la niche » aboie Mélenchon face à Zemmour).

Or, il semble bien que l’abandon de ces règles de base, encouragé par le macronisme (« j’ai envie d’emmerder jusqu’au bout les non-vaccinés, ces non-citoyens ») crée de plus en plus les conditions d’un no man’s land moral et donc politique en ce sens où le plus fort cherche à dominer nécessairement comme aujourd’hui dans certaines universités quadrillées par des groupes totalitaires pro-djihadistes tendance queer (même un Gilles Kepel s’en plaint, à partir de 30:04, — tout en restant ukrainement correct ensuite), leurs néo-phalanstères appliquant les principes d’intimidation que l’on croyait confinés autrefois aux staliniens, remplacés après 68 par les trotskistes de Krivine et de Lambert (qui forma Mélenchon), aujourd’hui les pseudo « antifa »….

L’on se retrouve alors bien loin de l’esprit laïc expliqué par Jules Ferry, et d’autant plus voué aux gémonies que l’on ira amalgamer ses propos avec d’autres positions de l’époque sur les sociétés « inférieures » et « supérieures » alors qu’il ne s’agissait nullement de mépriser les premières, mais de considérer qu’elles ne maîtrisaient pas un ensemble de procédés techniques qui ont permis à l’Occident et aujourd’hui au monde entier de progresser dans l’amélioration des conditions de « vie ». Ceci ne veut pas cependant pas dire en effet que celles-ci soient le seul « horizon indépassable », d’où le grand débat qui s’ensuivit (et que reprend Douguine à la suite de Guénon, Heidegger…) sur le conflit entre Individualisme et Communauté avec comme enjeu le sens à donner au mot liberté.

Mais loin de ces confrontations majeures, le macronisme, auréolé d’un pseudo discours scientiste hygiéniste consensuel adoubé par les plus hautes institutions, n’apporte guère (lui non plus) de solutions tangibles aux multiples crises actuelles qui minent l’être ensemble français, certes depuis des lustres. Il les envenime au contraire avec des solutions plutôt bancales, croyant par exemple qu’il suffit de dédoubler des classes dans les zones « sensibles », alors que dans les livres d’histoire le simplisme du déconstructionnisme ambiant fabrique sous nos yeux des assassins en herbe louant ici les services d’un djihadiste pour couper la tête de leur professeur, molestant là tel ou tel enseignant. Or, « de quoi Samuel Paty est-il le nom? » Sinon celui de cet abandon même, de tout ce combat laïc tel que Jules Ferry le décrit et qu’il s’agit bien sûr d’approfondir, en permanence, mais pour lequel ledit « Printemps républicain » a donc visiblement renoncé.

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