L’école en famille

[Source : Nexus]

Par Nexus Magazine

Reportage : une famille nous raconte son expérience de l’instruction en famille

En plein cœur de la Creuse, nous avons rencontré  Sarah et Adrien avec leurs deux enfants, Eden et Zenayah, qui ont accepté de se prêter au jeu de la caméra pour partager avec nous leur expérience de l’instruction en famille. Ils ont passé 5 ans à la maison, mais sont aujourd’hui scolarisés au collège pour une troisième année d’école.

Friperie, bibliothèque associative partagée, journées de la gratuité trimestrielles, grand potager communautaire, le tout autour d’une belle maison en pierre que Sarah et Adrien prennent le temps de retaper. Quand on arrive sur le lieu de vie de cette petite famille, on s’y sent tout de suite à l’aise et bien accueilli, par les plus grands, comme par les plus petits. Un contact se crée facilement avec les parents, mais également avec leurs deux enfants, Eden et Zenayah, âgés respectivement de 13 ans et 11 ans et demi. Leur âge nous étonne, quand on voit l’aisance et le vocabulaire avec lesquels ils communiquent avec leurs comparses, mais aussi nous autres, les « vieux ». Les quatre membres de cette famille nous confieront chacun avec leurs propres mots et ressentis leur expérience de l’instruction en famille, qui sera bientôt soumise à une demande d’autorisation plutôt qu’à une simple déclaration auprès des instances publiques.

◆ L’instruction en famille vue par les enfants

Avant le témoignage des parents, découvrez tout d’abord en vidéo comment ont vécu l’instruction en famille Eden et Zenayah :

◆ Respecter le rythme familial et individuel

Eden et Zenayah ont bénéficié de l’instruction en famille à partir de leurs 6 ans, puisqu’à leur époque, l’instruction était obligatoire à partir de cet âge-là, et non pas à partir de 3 ans.

« C’est avant tout pour respecter notre rythme de vie et le leur que nous avons choisi l’instruction en famille », nous expliquent Sarah et Adrien. « Nous nous déplacions beaucoup, à la recherche d’une propriété que nous voulions transformer en lieu de vie ouvertDe plus, le rythme scolaire à l’école est très réglé, dense et mouvementé, et le fait de les instruire à la maison nous a permis de transmettre des connaissances à nos enfants lorsqu’ils étaient prêts à les recevoir. »

◆ Une vision différente de l’école

Sarah et Adrien reconnaissent ne  pas leur avoir donné une image très réjouissante de l’école, même si Sarah a beaucoup aimé y aller, ainsi que « l’ambiance copains » sur place.  Il n’en a pas été ainsi pour Adrien. Pour lui, elle génère des « pseudo-relations sociales » éphémères, tout comme les connaissances qu’on y acquiert. Il nous confie que c’est après avoir quitté le lycée qu’il détestait et où il a l’impression de ne rien avoir appris d’essentiel à part lire et compter, qu’il est tombé bien bas. Et que c’est à ce moment-là qu’il est tombé de haut, en se relevant tout seul et en acceptant parfois l’aide de personnes inattendues. Les quelques souvenirs qu’il garde de l’école lui semblent secondaires.
Sarah évoque les matières enseignées : « Tout ce qu’on a appris nous sert aujourd’hui rarement, à part les bases. Dans l’enseignement secondaire, à moins d’avoir choisi une profession très spécifique en lien avec les études choisies, on ne se souvient pas de grand-chose. Certes, tu apprends à l’école. Certes, tu peux te faire des copains, mais tu peux aussi être mis de côté, montré du doigt. Tu peux apprendre, mais pas forcément à ton rythme. Je pense que l’école a encore beaucoup de travail pour être adaptée à l’enfant. Elle oublie souvent que l’enfant est un adulte en devenir et qu’il se doit d’être autonome, et pas que sur son travail scolaire. »

◆ De l’autonomie guidée

Sarah poursuit : « Ça n’est pas nous qui leur avons appris à lire, à compter, ou les bases nécessaires. C’est eux qui ont appris, seuls, en étant accompagnés par nous, parents. Nous leur avons donné des outils et eux les ont utilisés. » Jusqu’à 7-8 ans, les parents d’Eden et Zenayah les ont beaucoup laissés se débrouiller en autonomie, principalement par le jeu et avec un accès à l’extérieur assez grand, avec une parenthèse d’un an et demi en école Montessori qui leur a permis de découvrir le concept de l’école et de la collectivité lorsqu’ils n’avaient pas encore 6 ans.
Les initier également à la vie du quotidien dans une famille a été très important pour Adrien et Sarah. « Nos enfants, depuis qu’ils ont 3 ou 4 ans, participent aux tâches de la maison, et on y tient encore, maintenant qu’ils sont scolarisés. Il n’y a pas de raison qu’ils mettent les deux pieds sous la table ou restent derrière leur écran. Dans certaines écoles alternatives, les enfants participent au ménage et à la cuisine, et je trouve cela très bien. » Adrien complète : « On a voulu leur apprendre que ça n’est ni au système, ni à leurs parents de tout prendre en charge pour eux et qu’ils ont leur propre chemin à trouver. »

◆ Un niveau adapté au cadre scolaire classique, pour les enfants… et les parents !

Ces années n’ont posé aucun problème à Eden et Zenayah pour entrer au collège. « Bien sûr, lorsqu’ils ont exprimé la demande de changer de mode d’instruction, on a veillé à faire un bilan de là où ils en étaient, et de là où ils devaient en être pour rentrer dans leurs classes respectives, et ça allait. » Pour pouvoir instruire ses enfants, les parents eux-mêmes doivent avoir certaines compétences. « Comment enseigner la grammaire à ses enfants si soi-même on ne la comprend pas ? Ça veut dire qu’il faut réviser avec nos enfants à des moment donnés et se replonger dans certaines règles qu’on applique quand on écrit et auxquelles on ne réfléchit plus. Je pense que jusqu’à dix ans, on a tous le niveau pour faire ça, mais au-delà, il y a des matières dans lesquelles on n’a peut-être pas envie de se replonger ou qu’on ne souhaite pas intégrer. »

◆ Un apprentissage mutuel

« J’estime avoir appris énormément grâce à mes enfants et à tout ce temps passé avec eux. L’instruction  n’est pas allée que dans un sens », reconnaît Adrien. Pour lui, avec leur  cerveau en formation et évolutif, les enfants sont plus intelligents que les adultes très souvent « butés » selon lui. Il est épaté par leur capacité à trouver des solutions pour réaliser certains objectifs que lui n’avait pas entrevues. Il ne prend pas cela pour de l’insolence, mais pour de l’ingéniosité et de l’ouverture d’esprit dont il veut s’inspirer. « Ils m’ont également appris à reconnaître et accepter mes émotions, à accepter l’autre dans ses différences, malgré mon impatience ».

◆ Un besoin de prendre son envol à un moment donné

Entre 6 et 10 ans, l’instruction en famille s’est plutôt bien passée dans cette famille selon les dires de chacun de ses membres.. « On avait un temps quotidien de travail scolaire, mais parfois, eux comme nous, n’avions pas envie de le prendre. Il nous est donc arrivé de laisser couler. » Même s’ils avaient des copains dans le village qui eux allaient à l’école, ainsi que des activités à l’extérieur du foyer familial comme les sorties culturelles, la piscine et le cirque, les deux enfants d’un tempérament très sociable ont exprimé le besoin de ne plus être tout le temps avec leurs parents. Sarah souligne qu’« être 24h sur 24 ensemble, ça peut être contraignant. Il faut que les enfants et les parents aient les épaules pour ça. Même si on a choisi d’avoir des enfants, on n’a pas choisi leur personnalité, tout comme ils n’ont pas choisi la nôtre. Je crois que l’être humain a besoin d’un contact autre que celui avec sa famille, et ce contact, on le trouve majoritairement à l’école dans un premier temps ».

◆ D’autres formes d’instruction à trouver et peaufiner

Pour Adrien, il n’existe aucune école idéale, mais uniquement des expériences éducatives qui peuvent être bonnes, mais  toujours à parfaire. Il a la conviction qu’à partir du  moment où l’enfant est à l’école, les parents n’ont plus un mot à dire sur ce qu’il y vit. Que l’administration, froide et impersonnelle, s’accapare en quelque sorte le pouvoir sur les jeunes et infantilise complètement les parents. Ce qui est dommage pour Sarah, c’est qu’on ne propose pas de réelle alternative à l’école : « Soit on va à l’école, soit on n’y va pas. Certes il existe d’autres écoles que les écoles classiques, mais ça reste des écoles. Et instruire nos enfants aux côtés d’autres enfants est aujourd’hui non recevable auprès de l’académie lors du contrôle annuel. » Les enfants d’Adrien et Sarah ont d’ailleurs pendant un an et demi intégré une école Montessori. « Je pense qu’il y aurait d’autres possibilités pour permettre aux enfants de se retrouver, car c’est important qu’ils le fassent, dans des cadres différents, où ils pourraient s’instruire et progresser. Heureusement il existe actuellement des écoles parentales qui se créent et de petites structures entre particuliers, et je trouve ça bien qu’on aille dans ce sens-là. Qu’on permette davantage à l’enfant de choisir ce qu’il peut faire de ses journées, qu’il soit autonome et responsable tout en étant bien accompagné me semble fondamental. C’est un être intelligent, qui se rend compte de ce dont il a besoin pour son bonheur, et ce, dès le plus âge. »

◆  Une nouvelle loi qui met des bâtons dans les roues

Adrien et Sarah ne sont foncièrement pas d’accord avec la nouvelle loi sur le séparatisme qui vient de sortir et qui risque de limiter sérieusement la possibilité de faire l’instruction en famille. Mais Sarah reste confiante et déterminée : « Cette loi va encourager les parents à faire des pieds et des mains pour pouvoir y arriver. Ce qu’ils veulent donner, c’est une autorisation. Est-ce que ça va changer grand-chose ? Est-ce qu’ils vont la donner à tous ? Qui va donner cette autorisation ? Est-ce que l’Éducation nationale va se pencher sur tous les dossiers de demande d’instruction en famille pour déterminer les spécificités de l’enfant ? Ce qui me met en  rogne, c’est que ça va peut-être pousser certains parents à trouver des stratagèmes pour pouvoir instruire leurs enfants en famille, alors qu’à la base, ils n’ont pas envie d’être malhonnêtes. Mais pense que des parents déterminés trouveront une façon ou une autre de parvenir à leur fin. »

Adrien pense que grâce à ces années en famille, ses enfants vivent davantage l’instant présent, ont la capacité de savourer les liens relationnels qu’ils peuvent avoir, en faisant preuve de discernement et sans s’attacher à tout le monde. Quant à Sarah, elle ne peut pas encore dire si elle leur a permis d’acquérir des valeurs différentes de celles qu’ils auraient acquises à l’école. Avec un grand sourire, elle conclue : « C’est encore trop tôt. Je pourrai peut-être vous dire quand ils auront dix ans de plus ! »

🗞 Découvrez notre dernier article intitulé « Instruction en famille : incohérence et manipulation gouvernementales » dans notre dernier numéro en kiosque et en ligne : https://magazine.nexus.fr/n136

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