La parole en danger

10/11/2022 (2022-11-10)

Par Karen Brandin

Ils sont médecins, parlementaires, avocats ou bien encore enseignants, et s’ils ne meurent pas tous, tous sont frappés, visés depuis quelques mois au sein d’un régime malheureusement plus vraiment d’exception, un régime pudiquement qualifié de démocratie dégradée, par des procédures-bâillons et autres mesures vexatoires destinées à sanctionner à grand renfort de blâmes iniques, leurs voix simplement engagées et courageuses, mais décrétées dans le « monde d’après », indésirables, car discordantes. Des voix douces ou fortes, que l’on tente tour à tour de nous les présenter comme irresponsables puis comme carrément « menaçantes » pour notre sécurité, car fleurant bon la dérive sectaire. Bref, voici quelques mois que ces femmes et ces hommes, du simple fait d’une parole libre, se retrouvent marqués du sceau de la lettre écarlate de l’indignité. Et pendant que la libre expression brûle, on regarde ailleurs. 

C’est parce que l’on a attiré mon attention sur la toute récente procédure disciplinaire visant un prof agrégé de philosophie, R. Chiche et certaines réactions de satisfaction qu’ont manifesté sur les réseaux sociaux de courageux… anonymes, que j’ai décidé d’écrire ce simple billet de (mauvaise) humeur. Puissent ces quelques lignes faire office de modeste tremplin et inspirer dans un élan de solidarité nécessaire des collègues aguerris, prompts à produire une tribune de soutien bien plus aboutie à destination de l’ensemble de ces professionnels, héros ordinaires et de ce fait, extraordinaires. 

Ainsi, à toutes ces personnes, souvent parents, j’imagine, qui semblent se réjouir la bave aux lèvres qu’un enseignant, certes non-médecin (c’est ce qui semble être une source d’indignation), mais non moins citoyen éclairé, soit inquiété, car il a fait preuve d’un esprit critique, d’un esprit d’analyse concernant la gestion de la crise sanitaire, j’encourage la lecture du Meilleur des Mondes. En effet, cette société aussi uniforme qu’inhumaine dont vous semblez rêver, Huxley l’a décrite. Une chance pour vous que votre fantasme ait été à l’origine d’un livre ; ce n’est pas toujours le cas après tout ! Pour rappel et vous permettre de ronronner de plaisir, voici un extrait :

« En outre, nous prédestinons et conditionnons. Nous décantons nos bébés sous forme d’êtres vivants socialisés, sous forme d’Alphas ou d’Epsilons, de futurs vendangeurs ou de futurs Directeurs de l’incubation… »

(p37)

Bref, deviens ce que tu es… ; et seulement cela. Il est sans doute utile de rappeler que dans ce roman presque d’anticipation finalement, les êtres non soumis au conditionnement sont qualifiés de « Sauvages. » 

Parce que si l’on comprend bien, ce qui vous semble indécent et qu’il vous paraîtrait tout à fait légitime de sanctionner, c’est qu’un citoyen (un acteur de la cité donc ; Liberté, égalité, fraternité : vous vous souvenez ? Ou vous vous rappelez uniquement de : « Je baisse, j’éteins, je décale » après le : « Tous vaccinés, tous protégés » ?), qui plus est professeur, c’est-à-dire quelqu’un dont le métier est d’instruire, de continuer à s’instruire aussi bien sûr et de participer à la construction des esprits en les stimulant, ait osé rappeler les difficultés immenses qu’avait généré le port du masque en classe et l’obstruction majeure que cela a pu représenter quant à la dispense d’un enseignement de qualité ainsi que la perte de concentration qui en a résulté alors que dans le même temps, aucune étude scientifique n’a pu à ce jour démontrer un quelconque bénéfice sanitaire de cette mesure d’enfermement des visages.

Il vous a aussi semblé indécent qu’il se soit ensuite insurgé comme d’autres, même nous avons été trop peu nombreux, lorsqu’il a été question notamment à la fin de l’été 2021 de discriminer, d’évincer, les élèves non vaccinés alors même que le statut vaccinal relève du secret médical et ne saurait être dévoilé aux chefs d’établissement. Oserais-je ajouter qu’en outre cette injection, parce qu’elle est non immunisant, ne répond pas à la définition d’un vaccin. Sans compter bien sûr qu’en ne faisant pas partie des « vaccinations » obligatoires (Dieu nous en garde), elle ne saurait être exigée et encore moins conditionner à la participation d’une quelconque activité dans le milieu scolaire en particulier. 

Quant à légitimement s’arrêter sur le récit de la multiplication des effets secondaires suite à cette injection au mieux inutile (la population jeune n’étant pas à risque de formes graves sauf cas exceptionnels), effets secondaires notamment d’origine cardiaque, pour le coup largement documentés et décrits par des médecins dont l’expérience et l’expertise scientifiques forcent le respect, c’est une réaction saine en tant qu’homme.

Heureusement que « même un enseignant » a le droit de s’alarmer tout haut et de dire qu’il craint que cette « surmédication » hypothèque lourdement le capital santé de ces jeunes gens et qu’il convient par conséquent de redoubler de prudence. 

Cette propension à se documenter, à interroger le réel comme les spécialistes, devrait pourtant vous rassurer, vous réconforter au contraire, vous parents. Mais Jean-Claude Michéa, dans « L’enseignement de l’ignorance, » nous avait prévenus que ce ne serait plus cette vigilance que l’on attendrait du corps enseignant à l’avenir, mais une soumission résignée, faute d’une soumission heureuse :

« L’enseignement de l’ignorance impliquera donc nécessairement qu’on rééduque les enseignants, c’est-à-dire qu’on les oblige à travailler autrement, sous le despotisme éclairé d’une armée puissante et bien organisée d’experts en sciences de l’éducation. La tâche fondamentale de ces experts sera, bien entendu, de définir et d’imposer les conditions pédagogiques et matérielles de ce que Debord appelait la dissolution de la logique. »

(p 47)

Après 16 années d’enseignement, je suis la première à exhorter les parents à m’inquiéter, croyez bien, mais pour de toutes autres raisons et dieu sait qu’elles sont nombreuses.

Inquiétez-vous que vos enfants en terminale ne puissent plus rédiger un texte de 20 lignes sans une dizaine de fautes de grammaire et qu’il en résulte pour eux de terribles complexes.

Inquiétez-vous que le milieu scolaire soit en passe de devenir un terreau idéologique où le concept de « genre » est évoqué dès le plus jeune âge, cet âge de l’innocence que l’on qualifie pourtant de « tendre. »

Inquiétez-vous de la réforme Blanquer, entérinée par Mr Pap Ndiaye, qui a détruit le lycée et a convaincu les élèves que ces trois années n’avaient finalement plus aucune valeur éducative sinon celle de se soumettre au diktat de ParcourSup.

Inquiétez-vous que les maths aient été reléguées au rang d’option et que nous soyons à la traîne dans l’ensemble des classements internationaux.

Inquiétez-vous que vos enfants abordent la notion de primitives avant celle de continuité d’une fonction parce que le temps manque et qu’il faut parer au plus pressé ; aller à l’essentiel. Inquiétez-vous que le chapitre sur le logarithme népérien soit traité en seulement 6 h quand les mathématiques sont une discipline du temps long.

Inquiétez-vous que les épreuves de spécialité aient été décrétées en mars ce qui laisse craindre une désaffection et un désengagement majeur des lycéens à compter du mois d’avril.

Inquiétez-vous de l’imposture du Grand Oral et que l’on vous vende comme « maths expertes », le chapitre des nombres complexes enseigné pourtant en obligatoire jusqu’en 2020.

Inquiétez-vous si vous envisagez pour vos jeunes une prépa intégrée alors que les chapitres naturellement associés aux maths appliquées — calcul intégral, équations différentielles et fonctions trigonométriques — ne seront évalués qu’en contrôle continu puisque ne faisant pas partie de l’épreuve finale.

Inquiétez-vous si l’on évalue vos enfants via des exercices préenregistrés sur Kwyk où seule compte la réponse numérique et où les élèves passent seulement quelques secondes à raisonner, mais en revanche de longues minutes à repérer les touches sur le clavier pour entrer, dans la syntaxe attendue par le logiciel, les réponses qu’on leur a presque toujours soufflées.

Inquiétez-vous de ces notes automatiques, désincarnées, ces notes à moindre coût simplement destinées à étoffer les dossiers scolaires.

Inquiétez-vous de toutes ces notions apprises tellement rapidement qu’elles sont de fait, condamnées à une obsolescence programmée. Inquiétez-vous pour ces citoyens démunis, hagards que nous sommes en train de former. 

Inquiétez-vous de cette maltraitance intellectuelle, de cette « sobriété et de cette précarité subies » en matière de connaissances, mais désormais trop souvent consentie par des élèves rendus intolérants à l’exigence, à la rigueur, et allergiques à la frustration.  

Inquiétez-vous lorsqu’un président d’université à Strasbourg envisage de rallonger les vacances de Noël et de priver les étudiants de cours en présence pendant toute une semaine en février pour des raisons de restriction énergétique et va même jusqu’à déclarer que la recherche est « énergivore ».

Inquiétez-vous aussi d’une société qui a été capable de soumettre ses adolescents au pass sanitaire.

Inquiétez-vous enfin d’une société qui laisse depuis un an et deux mois des personnes « suspendues » sans salaire après avoir été désintégrées sans aucune justification médicale avérée. 

Bref, inquiétez-vous devant la multiplication des dérives autoritaires et une administration toujours plus tyrannique. 

Vous voyez qu’il y a de quoi être inquiet en effet.

L’historien Christophe Pébarthe et la philosophe Barbara Stiegler sont les créateurs d’une toute jeune pièce de théâtre d’un nouveau genre intitulée :

« Démocratie ! Un spectacle dont vous pourriez être le héros. » 

Alors, inquiétons-nous suffisamment de ce hold-up de notre humanité pour qu’ils n’aient pas à changer le titre d’ici peu en :

« Démocratie ! Un spectacle dont vous auriez pu être le héros. »

Karen Brandin

« Derrière la fausse humanité des modernes se dissimule une barbarie ignorée de leurs prédécesseurs. » 

Engels.

Pour rappel, ce garde-fou extrait d’un film mythique des années 90 : « Le cercle des poètes disparus » pour que les poètes ne disparaissent pas justement…

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