La Vie sans masque

15/03/2022 (2022-03-15)

Par Bertrand Amand

[Illustration : La Vie sans masque — peinture à l’huile, 55 cm x 55 cm]

Avant, nous, les enfants, on vivait sans le masque. Les grands aussi. On pouvait voir si les gens étaient contents ou pas de bonne humeur. S’ils étaient fâchés comme quand on a fait des bêtises ou contents comme quand on a été gentils en classe par exemple.

Et puis on pouvait jouer, rigoler, faire des galipettes, courir, se bagarrer, faire les 400 coups quoi ! Et ça sans avoir mal à la tête après, à cause du masque ou bien que la sueur nous pique le nez et qu’on a plein de boutons aux lèvres et à la bouche.

Et puis, avant les masques, on pouvait voir tous les visages, les jolis, les rigolos, les grincheux, les sévères, les beaux, les pas beaux, mais gentils quand même, tous les visages, tous… et on reconnaissait bien les gens qu’on avait déjà vus et on était contents quand ils nous souriaient en nous regardant.

Même qu’un copain, il est mort du masque. C’est pas un mutant qui l’a zigouillé, lui, c’est le masque qui l’a tué… à cause de son asthme. Les grands, y voulaient qu’y mette son masque, alors, à la fin, ben il est mort. Voilà. Et puis beaucoup d’autres enfants y sont devenus tout tristes ou toujours en colère et même méchants des fois, comme ça, même ceux qu’étaient gentils.

Moi aussi des fois, sous le masque, j’avais envie d’être méchant. Parce que ça m’énervait… et ça me faisait peur surtout. Même aussi que Julie — Julie c’est ma copine — elle venait plus à l’école parce que… tout ce qu’ils disaient les grands ça lui fichait la trouille. Alors elle aimait plus l’école, pourtant elle avait que des bonnes notes, Julie, et elle aimait beaucoup l’école, avant les masques.

Mais les grands nous faisaient peur, tout l’temps. Y paraît qu’on pouvait même faire mourir son papy ou sa mamie si on désobéissait et qu’on voulait les embrasser sans le masque.

Et puis il y avait tous les mutants qui pouvaient t’attraper comme ça, hop ! dans la rue et partout et te faire mourir aussi si t’avais pas ton masque.

En classe, j’avais tout l’temps envie de dormir et y en avait même qui se faisaient punir parce qu’ils roupillaient aussi. Et ceux qui roupillaient sans le masque… alors là, oh là, là, c’était des grands criminels, même les tout petits qui roupillaient sans masque, ils étaient des grands criminels, même en dormant !

Alors y avait les punitions, y avait les mouchards aussi qui vous dénonçaient quand on se grattait le nez et que le masque, eh ben, y pouvait tomber. Et quand y tombait, eh ben la punition elle tombait aussi ! Ou alors on se faisait gronder, alors tout le monde mettait le masque pour plus avoir peur.

Et puis aussi, les plus petits, les tout petits, petits, quand ils voyaient une tête sans masque, y pleuraient, parce qu’une tête sans masque ça leur faisait peur. Parce que les grands les avaient trop habitués aux masques, alors les tout petits, petits, ils voulaient des masques à la fin !

Mais moi, ça m’a jamais fait peur un visage sans masque. Au contraire, des fois quand il était joli ou gentil, eh ben, j’avais envie de l’embrasser ou de mettre ma main sur l’épaule de celui qui l’avait, ou de lui serrer la main aussi des fois, comme ça, pour se dire salut.

Mais ça, les grands, y voulaient pas non plus. On n’avait pas le droit d’être gentil, ça aussi c’était dangereux d’être gentil avec ton copain ou avec ta copine. T’étais un grand criminel à cause que t’étais trop gentil.

Alors, les amoureux… là, j’vous dis pas ! Pour eux c’était la ca-tas-trophe !

Parce que l’amour… et ben l’amour ça aime pas les masques. Mais alors là pas du tout, du tout !

L’amour, ça supporte pas le masque, c’est… c’est…, eh ben c’est l’amour ou le masque, mais les deux ensemble, là ça peut pas aller, ça existe pas, c’est pas possible. Parce que les masques c’est contre la nature alors tu penses bien que l’amour il aime pas ça ce qu’est contre la nature ! C’est quand même facile à comprendre ça, non ? Et ben, eux, les grands, y comprenaient même pas ça ! Voilà.

Et puis aussi en classe, quand la maîtresse elle parlait avec son masque, on comprenait plus rien. Et on savait même pas si elle était contente ou si elle était fâchée. Et, nous les enfants, c’était pareil, parce qu’on n’arrivait plus à se faire comprendre, à la lecture par exemple ou quand on voulait poser une question et qu’on comprenait plus. Alors, à la fin, eh ben on s’est tus, on était muets comme des carpes !

Alors dans la classe c’était comme quand tout le monde il est mort, à cause du silence qu’était pas normal…

Mais maintenant, tout ça c’est fini, bien fini. Maintenant c’est la vie sans masque !

Moi, je l’ai plus le masque. Je l’ai jeté ou il est tombé tout seul, je sais plus, mais…

C’est arrivé comme ça, d’un seul coup soudain. Un beau matin, comme ça, en un seul instant, Paf ! Et… tous les masques, eh ben, y sont tombés ensemble, tous en même temps et y paraît que c’est partout pareil sur toute la terre entière, Boum !

Plus de masques, bye, bye les masques, moi en tout cas je vous regretterai pas, ah ça non alors !

Plus de masques, alors plus de mensonges, ça vous pouvez comprendre quand même… c’est facile. Donc plus de masques et plus de mensonges qu’on sait pas si c’est vrai ou si c’est pas vrai. Avant, avec les masques, on voyait pas les mensonges alors on savait pas et on avait peur alors on obéissait à ceux… les grands qui mentaient le mieux.

Mais sans les masques maintenant, c’est eux les grands menteurs qui ont peur parce que tous les mensonges sont criés sur les toits, comme ils disent les grands. Et ça, eh ben ils aiment pas, les grands menteurs, ceux qu’ont voyait tout l’temps à la télé et qui faisaient peur à tout le monde. Les grands menteurs, y sont devenus, à force, des gros menteurs. Parce que… eh ben y sont devenus malades… malades de… de l’obésité je crois que ça s’appelle la maladie, à force de trop manger des mensonges y sont devenus, les gros menteurs, des menteurs malades d’obésité !

Maintenant ils aiment pas que leurs mensonges y soient criés sur les toits ! Alors ils ont drôlement la trouille… Eh ben tant pis pour eux, c’est chacun son tour après tout.

Mais maintenant, sans les masques, alors là, nous les enfants qu’est-ce qu’on est bien tranquilles et qu’on a plus peur du tout !

Avant, du temps des masques, j’aimais bien regarder les animaux, ça c’est parce que j’aime beaucoup tous les animaux. Je les aime tous. Parce que eux y mentent pas, y savent même pas ce que c’est que mentir. Les animaux, y connaissent même pas le mensonge.

Et les oiseaux, c’est pareil bien sûr… les oiseaux si libres qui volent, chantent, virevoltent et vont rigoler ensemble toute la journée, dans le ciel, dans les arbres, partout, partout dans la nature et sans personne pour les commander, eux… Alors là… là, ça c’est la belle vie !

Même que ça me donnait un petit peu envie de pleurer quand même quand je les regardais et que moi j’avais mon masque, parce que j’aurais bien aimé faire comme eux, jouer avec eux, danser, siffler, chanter avec eux et tout ça, tout ça… Oh, j’étais bien content pour eux, j’étais pas jaloux puisque je les aime vraiment, moi, tous les animaux. Mais ça me donnait quand même envie de pleurer, des fois. Parce que c’était comme si, eh ben un peu comme si c’est moi qu’était mis dans une cage…

Après tout, on les a bien mis aussi dans des cages, nous, tous les animaux, et depuis longtemps, longtemps, longtemps !

Alors maintenant c’était not’ tour… Sauf que c’était pas eux les animaux qui nous avaient mis, dans des cages, ça, y connaissent même pas la vengeance non plus, tous les animaux, non, mais c’était encore les humains et toujours à cause des gros menteurs qui faisaient peur à tout le monde, mais maintenant c’est eux les gros froussards !

Et maintenant… maintenant, je peux vivre tout en toute liberté, comme tous les animaux. Et tout le monde peut le faire aussi. Pas que les enfants, mais tous ceux qui ont gardé leur cœur d’enfant, même les tout vieux vieillards qui ont gardé leur cœur d’enfant et qui ont plein d’amour dedans. Eh ben ils rient, ils chantent, ils dansent, ils font des cabrioles et tout ça sans fatigue. Pas comme avant quand ils avaient leur masque et qu’on les obligeait à en porter toujours, même que des fois ils tombaient dans les pommes par manque d’oxygène. Alors, on les enfermait pour pas que ça se voit trop… ça c’était le travail obscur des grands menteurs encore…

Mais c’est fini tout ça. Fini, fini ! Alors on en parle plus, hein… promis, juré, on en parle plus puisque maintenant il y a la Vie qu’est là et même que ça c’est pour toujours. Alors, nous les enfants et tous les cœurs d’enfants, on dit :

Bonjour Toujours ! Et on se tourne vers la Vie.

Moi, je suis un enfant joyeux. C’est ma nature. Alors la vie… ça, ça me connaît un peu, j’en connais un rayon et je sais de quoi je parle. Et je suis pas un vantard quand même…

Alors, tout leur vieux cinéma d’horreur qui tombe en poussière et qu’ils avaient fait pour faire peur à toute la terre entière, eh ben ils ont qu’à se le garder pour eux !

Nous, on l’a déjà oublié. C’est parce que, avec l’amour qu’on a dans nos cœurs, y a plus de place pour tout ça, qui encombre, y a plus de place que… eh ben que pour Lui !

Vaudry, mai 2021.

Bertrand Amand

2, chemin des douits
14500 Vaudry

e.mail : bertrand.amand@sfr.fr

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