Usés par l’hôpital français, des soignants se tournent vers la Suisse

02/01/2023 (2023-01-02)

[Source : francetvinfo.fr]

[Illustration : La clinique privée Cecil du groupe Hirslanden, à Lausanne, en décembre 2022. (SOLENNE LE HEN / FRANCEINFO)]

De plus en plus de soignants, dégoûtés, écœurés par leurs conditions de travail, décident de changer de vie. Ils quittent l’hôpital en France pour aller travailler en Suisse, où les conditions et le salaire sont plus attractifs. 

Par Solenne Le Hen

À Lausanne, la très chic clinique privée Cecil du groupe Hirslanden est installée dans un magnifique bâtiment historique, avec vue sur le lac Léman. Au sein de son service d’urgences, les soignants sont tous français. L’une vient de Haute-Savoie, juste de l’autre côté du lac, une autre de Lorraine, un troisième de Bordeaux et un autre est grenoblois. « On a des collègues d’Auxerre, de Lyon, de Paris, de Nantes, d’Annecy, énumère un soignant. De toute la France, en fait. » 

Parmi eux, le Dr Maurice Raphaël. Il a démissionné il y a deux ans de son poste de chef des urgences de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, en Île-de-France. « On a une certaine idée de ce métier et évidemment c’est très difficile de lâcher les patients, donc on est là tout le temps. Moi j’étais là 28 jours sur 30 à peu près », se souvient-il. « Physiquement, on ne peut pas tenir comme ça longtemps. »

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« On a le nez dans le guidon et on avance, on avance. Et on ne se rend pas compte qu’on est en train de se détruire. »

Dr Maurice Raphaël
Le Dr Maurice Raphaël, médecin à la clinique Cecil de Lausanne, ancien chef des urgences de l'hôpital du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). (SOLENNE LE HEN / FRANCEINFO)
Le Dr Maurice Raphaël, médecin à la clinique Cecil de Lausanne, ancien chef des urgences de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). (SOLENNE LE HEN / FRANCEINFO)


Son entourage avait réellement la crainte qu’il se tue à la tâche. « Je ne suis pas parti pour venir en Suisse, explique ce médecin. La plupart des soignants qui sont ici ne sont pas des gens qui sont venus spécialement en Suisse. C’est avant tout pour quitter le système français, pour ne plus subir. » 

Virginie Céria, infirmière aux urgences en Haute-Savoie pendant 15 ans, confirme : c’était la Suisse, ou bien tout laisser tomber et abandonner le métier. « Et pourtant j’ai adoré travailler aux urgences en France, confie-t-elle. Mais au bout d’un moment, je ne me sentais plus capable. Car dans un service d’urgence fait pour 80 passages par jour, on pouvait aller jusqu’à 200 patients, avec des manques de lits d’hospitalisation. Vous vous dites : ‘je ne peux pas vieillir dans ce métier en France’. » Elle envisageait carrément « arrêter d’être infirmière », avant qu’un collègue ne lui parle de la Suisse. 

« Ce n’est pas tout rose, mais c’est tellement mieux »

L’un des avantages de la Suisse, ce sont les salaires, entre 1 000 et 3 000 euros de plus par mois, selon les postes, par rapport au même emploi en France. Mais à la clinique Cecil de Lausanne, la rémunération n’est pas la motivation première des soignants. « Ça n’aurait pas été la Suisse, ç’aurait été le Canada. Sinon, la Belgique », affirme Agathe, infirmière auparavant en Île-de-France. « C’est un peu le chat qui se mord la queue. On n’a pas envie de quitter les soins, on a envie de rester infirmiers, de passer des journées avec des patients. »

« On aimerait être en France, mais on aimerait que ce soit bienveillant. On aimerait qu’ils comprennent que laisser des gens pendant huit heures aux urgences dans des brancards, c’est grave. On ne peut pas se permettre ça. »

Agathe, infirmière à la clinique Cecil de Lausanne

Depuis qu’elle est en Suisse, ses conditions de travail n’ont plus rien à voir. Agathe a trois fois moins de patients à prendre en charge dans son service de médecine-chirurgie. Elle se souvient d’un épisode dans son ancien hôpital francilien : « C’est aux infirmières du matin de prendre les constantes des patients, explique-t-elle. Mais on n’a pas de thermomètre. J’arrive en réunion avec sept médecins, le chef de service qui me dit : ‘Alors, est-ce qu’ils ont chauffé ?’ Eh bien je ne peux pas répondre à cette question parce que je n’ai pas de thermomètre. » Qu’en est-il dans son nouvel établissement ? « Ici, il y a 20 patients, il y a cinq thermomètres. »

Agathe ne regrette pas son exil. Pas plus que Virginie Céria, qui habite côté français et a trois heures de transports chaque jour, aller-retour. Malgré tout, venir en Suisse l’a « réconciliée avec le métier d’infirmière. Elle détaille : On a le temps de prendre en charge les patients, on a le matériel qu’il faut, Ce n’est pas tout rose mais c’est tellement mieux. J’ai trouvé où je vais finir ma carrière. »

+ 10% de soignants frontaliers dans le canton de Vaud chaque année

« Très peu font le chemin inverse », affirme Fanny Lazzarotto, la directrice des ressources humaines des deux cliniques du groupe Hirslanden à Lausanne, qui emploie 250 Français. « S’ils le font, c’est qu’ils ont une contrainte familiale. Mais à ma connaissance, si j’ai peut-être trois ou cinq collaborateurs, ces quinze derniers mois, qui ont du le faire plus que souhaité le faire, c’est le maximum. » Elle embauche chaque année des dizaines de Français. Et elle insiste, elle ne cherche pas à piller l’hôpital français, car en Suisse aussi, il y a pénurie de professionnels de santé. En fait, dit-elle, les CV français tombent pratiquement tout seuls sur son bureau.

« Aujourd’hui, 7 000 soignants – infirmiers et aide-soignants – habitant dans l’Ain et la Haute-Savoie travaillent en Suisse« , détaille Anne Reffet-Rochas, chef de projet Insee Auvergne Rhone Alpes. Elle a participé à une étude récente sur le sujet« Chez ces soignants transfrontaliers, on constate entre 2008 et 2018 une hausse de 200% de ceux qui vont travailler tous les jours vers le canton de Vaud (canton de Lausanne) et 65% vers le canton de Genève. Entre 2016 et 2021, la hausse est même davantage marquée, avec 10% par an de soignants frontaliers de plus allant travailler dans le canton de Vaud et 3% de plus vers le canton de Genève. Mais ces hausses importantes doivent être nuancées, car elles concernent de petits effectifs. »

« On constate néanmoins une omniprésence de ces infirmiers et aide-soignants français en Suisse », ajoute Charles-Julien Giraud, lui aussi auteur de cette étude.

« Dans les cliniques privées du canton de Genève, 79% des soignants ont un diplôme français, et 47% dans les cliniques privées du canton de Vaud. »

Charles-Julien Giraud, chargé d’études à l’Insee

Cet exode des soignants vers la Suisse risque de se poursuivre dans les prochains mois et les prochaines années. Virginie Céria, l’ancienne infirmière de Haute-Savoie, est toujours en contact avec ses collègues de l’époque. « Il y en a beaucoup qui sont partis depuis que je suis partie, pourtant ça ne fait pas longtemps, ça fait un peu moins de trois ans, raconte-t-elle. Ils sont allés en Suisse essentiellement. Il en reste quelques-uns, ils me posent beaucoup de questions, en disant : ‘le jour où j’aurais envie, tu me diras’… En tout cas ils se posent tous la question, ça c’est sûr. » 

Chez ces soignants qui travaillent en Suisse, on sent de la tristesse, souvent un sentiment de culpabilité d’avoir abandonné le « navire-hôpital » en plein naufrage. Pour autant, ils le disent, ils ne veulent plus mal faire leur travail. Aucun ne reviendra en France tant que l’hôpital ira si mal.


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