L’étude qui fait voler en éclat les explications sur les causes de la dépression et trembler l’industrie pharmaceutique

31/07/2022 (2022-07-31)

[Source : atlantico.fr]

Alors qu’une étude majeure publiée au Royaume-Uni remet en cause la thèse selon laquelle la dépression serait causée par un manque de sérotonine dans le cerveau, de nombreuses questions gênantes émergent sur le bien-fondé des prescriptions massives d’antidépresseurs. Entretien avec sa principale auteure.


Avec Joanna Moncrieff

Atlantico : Vous venez de publier une étude remettant en cause la thèse selon laquelle la dépression est causée par un manque de sérotonine dans le cerveau, ce qui offre une nouvelle perspective sur l’utilisation de pilules pour lutter contre la dépression. En quoi l’utilisation de ces pilules est-elle fondée sur une « fausse croyance » ? Pourquoi n’y a-t-il pas de lien entre les niveaux de sérotonine et la dépression ? 

Joanna Moncrieff : Nous avons examiné tous les principaux domaines de recherche qui ont étudié les liens entre la sérotonine et la dépression au cours des trois dernières décennies. Nous avons examiné six domaines en particulier : les taux de sérotonine dans le sang, les taux du principal produit de dégradation de la sérotonine dans le liquide céphalo-rachidien (le liquide qui entoure le cerveau), les récepteurs de la sérotonine, la protéine du transporteur de la sérotonine (la protéine qui extrait la sérotonine de la synpase où elle est active – c’est sur elle que les ISRS agissent), les expériences qui ont mesuré l’humeur de volontaires après avoir réduit la sérotonine à l’aide d’une boisson spéciale et les études génétiques du gène du transporteur de la sérotonine. Aucune de ces recherches n’a apporté de preuve convaincante d’une association.

On pensait que les antidépresseurs modernes agissaient en corrigeant une carence en sérotonine chez les personnes souffrant de dépression, mais nous avons montré qu’il n’y a pas de carence en sérotonine. On a dit à de nombreuses personnes que la dépression était causée par un déséquilibre chimique et que les antidépresseurs agissaient en le corrigeant. Cette idée n’est pas étayée par des preuves scientifiques.  

La théorie du déséquilibre chimique comme facteur explicatif de la dépression, et donc comme moyen de la combattre, est-elle totalement erronée ?

Joanna Moncrieff : La théorie selon laquelle la dépression est liée à une anomalie de la sérotonine n’est pas soutenue. Nous n’avons pas examiné les recherches sur d’autres substances chimiques du cerveau, mais l’hypothèse de la sérotonine est l’une des plus étudiées. On s’accorde généralement à dire, par exemple, qu’il n’existe pas de preuves solides pour étayer la théorie selon laquelle la dépression est liée à une déficience en noradrénaline, qui était une théorie populaire avant celle de la sérotonine. 

Si votre étude exclut définitivement la sérotonine, quelles sont les explications à envisager ? 

Joanna Moncrieff : Nous pouvons continuer à chercher les causes biologiques de la dépression, ou nous pouvons envisager la dépression sous un autre angle – nous pouvons la considérer comme une réaction à des problèmes sociaux et personnels et à des événements indésirables de la vie. De nombreuses recherches montrent qu’il existe un lien entre ces derniers et la dépression.  

Avant votre étude, d’autres chercheurs avaient mis en garde contre cette absence de lien ? Pourquoi n’ont-ils pas été écoutés ? 

Joanna Moncrieff : Bonne question. La communauté universitaire savait depuis des années que les preuves de l’existence d’un lien entre la sérotonine et la dépression étaient faibles et incohérentes, même si personne n’avait auparavant rassemblé les preuves de manière systématique comme nous l’avons fait maintenant. Je pense que les psychiatres ne veulent pas ébranler la confiance des gens dans les antidépresseurs. De plus, la théorie du déséquilibre chimique fournit une explication simple et concrète à des situations qui peuvent être très compliquées et difficiles (pour une personne très angoissée et malheureuse), ce qui est probablement attrayant pour certains médecins et patients. 

L’utilisation de pilules pour combattre la dépression est-elle symptomatique d’une médecine qui applique une solution médicamenteuse à chaque malaise ? L’utilisation de tels médicaments a-t-elle entraîné des effets secondaires qui auraient pu être évités ?

Joanna Moncrieff : Oui et oui ! Le problème est de considérer la dépression comme un état qui trouve son origine dans le cerveau. Si l’on y pense de cette façon, il est logique d’appliquer une solution médicale (nous avons un dicton en anglais : « quand vous avez un marteau, tout ressemble à un clou »). Mais si vous considérez qu’il s’agit d’une réaction à des difficultés sociales et personnelles, alors le « traitement » le plus important est d’aider la personne à faire face à ces difficultés. 

Beaucoup de gens disent aujourd’hui qu’il a été démontré que les antidépresseurs fonctionnent, et que la manière dont ils fonctionnent importe peu. Mais je pense que le « comment » est important. Lorsque les gens disent que les antidépresseurs sont efficaces, ils veulent dire qu’ils sont un peu meilleurs qu’un placebo dans les essais contrôlés randomisés, mais il y a de nombreuses explications possibles à cela. Il se peut qu’ils aient des effets placebo amplifiés (parce que les gens peuvent voir qu’ils prennent le médicament actif par rapport au placebo) ou que ce soit parce que les antidépresseurs provoquent un émoussement émotionnel. S’ils agissent comme des placebos amplifiés ou en émoussant les émotions, leur prise n’est probablement pas une bonne chose, du moins pas pour la plupart des gens dans la plupart des situations. 

Ainsi, à mon avis, leur utilisation est très peu justifiée et un grand nombre de personnes ont été exposées à leurs effets secondaires sans en tirer un réel avantage.

L’industrie pharmaceutique a-t-elle fait pression pour leur utilisation ? 

Joanna Moncrieff : Oui, dans les années 1990 et 2000, l’industrie a fortement promu l’idée que la dépression était un déséquilibre chimique et que les antidépresseurs y remédiaient. Elle est moins impliquée aujourd’hui car la plupart des antidépresseurs ne sont plus sous brevet.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle situation ? Y a-t-il eu une désinformation massive pendant de nombreuses années ? 

Joanna Moncrieff : La désinformation provenait de l’industrie pharmaceutique, mais personne dans la communauté scientifique n’a choisi de la remettre en question. En effet, de nombreux médecins ont continué à promouvoir l’idée que la dépression était un déséquilibre chimique, soit parce qu’ils y croyaient eux-mêmes, soit parce qu’ils pensaient que c’était un message utile à transmettre aux patients.  Un éminent psychiatre, Wayne Goodman, l’a qualifié de  » métaphore utile  » (les citations figurent dans mon autre article joint à cette réponse).

Disposons-nous désormais d’autres moyens de lutter contre la dépression sans affecter notre équilibre chimique ?

Joanna Moncrieff : À mon avis, nous devons envisager la dépression sous un angle différent. Il ne s’agit pas d’un problème cérébral, mais d’une réponse émotionnelle à des difficultés personnelles et sociales. Nous devons aider les gens à faire face aux difficultés particulières qui les ont amenés à être déprimés – c’est différent pour chaque personne. Certaines personnes peuvent bénéficier d’une thérapie, mais d’autres peuvent avoir besoin d’un conseil conjugal, d’un soutien à l’emploi ou d’une aide en matière de logement ou de finances. 

[Note de Joseph : une approche plus ésotérique de la dépression la voit comme une tendance de l’individu à faire redescendre ses énergies subtiles du cœur vers le plexus solaire censé être le centre énergétique lié aux émotions et à l’affirmation de soi (et dont les motivations sont généralement égoïstes ou égocentrées), alors que celui du cœur lui demande le développement d’une qualité d’amour qui tende vers l’inconditionnel et la prise de conscience de l’impact des actions et des paroles personnelles sur autrui et sur l’environnement.]

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