En Iran, on surveillait mon voile, en France, on contrôle mon masque

[Source : RL]

Par Élisabeth Lalesart

J’ai rendez-vous sur le port à Toulon, devant la sculpture « Le génie de la navigation » plus connue sous le nom de « Cuverville ». Je prends par cours Lafayette, là où un carton contenant une tête avait atterri en plein jour, événement devenu banal somme toute, dans un pays où il est décrété que l’insécurité est du domaine du fantasme.

Bizarrement, ce ne sont pas les voilées qui vont me renvoyer dans le temps, ce sont les masqués !
Bien qu’il n’y ait aucun contrôle depuis belle lurette, et qu’au vu de l’heure, il n’y a pas foule non plus, ce qui se traduit par une distanciation d’office de quelques dizaines de mètres entre chacun, je retrouve l’esprit de zèle à la soumission chez ces masqués.

Au début de la révolution islamique, le voile n’a pas été obligatoire tout de suite. Encore mieux, l’ayatollah Khomeyni et son entourage rassuraient la populace en jurant la main sur le cœur que tout ce qui se rapportait au port du voile n’était que rumeur, colportée par des haineux et méchants non pas complotistes, le mot n’existait pas, mais « anti-révolutionnaires », ou encore « passéistes, has been, royalistes ». Parallèlement, ils ont mis très vite en place ce que je nomme mieux grâce à l’actualité : la « cancel culture ». Notre histoire, nos ancêtres et tout ce qui se rapportait aux rois perses qui faisaient notre fierté ont été gommés purement et simplement de nos livres et programmes scolaires. Toujours dans l’esprit d’aujourd’hui, en parlant de novlangue, ils ont mis un point d’honneur à ringardiser l’utilisation des mots persans, en les remplaçant par des mots d’origine arabe. Et il était de bon ton de les prononcer avec l’accent qu’il faut, c’est-à-dire un bien plus raide et plus guttural que le persan natif. Tiens tiens, ça me rappelle nos banlieues !

D’ailleurs pour preuve, Ghotbzadeh, l’homme qui accompagnait Khomeyni dans l’avion d’Air France qui le ramenait de Neauphle-le- Château à Téhéran, avait sa nièce qui naviguait dans les milieux huppés, maquillée et déshabillée à outrance, à l’occidentale ! J’étais écœurée par ces femmes qui se voilaient et pire encore, voilaient leurs petites filles d’à peine 5 ans, alors que rien n’était encore imposé. Un bout de tissu présenté comme libérateur et salvateur du regard et de la perversion de l’homme, garant d’une bonne conduite vis-à-vis de Dieu. Le masque n’est-il pas présenté comme notre passeport pour la liberté, sauveur face à la maladie et garant d’une bonne conduite vis-à-vis de la bien-pensance moralisatrice qui estampille les soumis, comme de bons citoyens responsables opposés aux irresponsables, comme l’étaient désignées les femmes non voilées en Iran, victimes de viols ou d’agressions ?

Quand même, étant entendu que le gouvernement a dit que le masque ne servait à rien, puis l’a rendu obligatoire, et là en 2022, on nous dit qu’en fait pour être efficace il eût fallu des FFP2, dont peu de gens savent même à quoi ça ressemble, comment certains sont prompts à le porter sans y être forcé ? En plus à des moments ou des endroits où l’utilité est improbable ? J’en ai même croisé seul ou en couple, à la plage !

La vraie question qui m’a chagrinée à ce moment précis, c’est comment puis-je être témoin, par deux fois dans l’histoire de l’humanité, de ce processus de soumission inconditionnelle, de la palper et de l’appréhender d’aussi près ?

Quelle malchance ! J’ai envie de crier, de secouer les gens en leur disant : mais n’avez-vous pas vu ce qui arrive après ? Mais je piétine, je suis en avance et faisant du surplace, je commence à avoir froid. Je me dis que ça ne sert à rien, les gens ont finalement le sort qu’ils méritent. Gagnée par une grande lassitude, je me dirige vers le centre commercial qui ouvre à peine. Et là, encore et encore, la réalité me rattrape et me sort de mes réflexions.

Un vigile au regard vide, dénué de toute empathie, vient de me faire un signe de tête accompagné d’un grognement sourd : il faut que je monte mon masque pour qu’il recouvre mon nez. Comme jadis, un pasdaran, gardien de la République islamique l’avait fait, cette fois-là, dans l’autre sens, il fallait que je descende mon voile sur mon front.

Mon sang s’est glacé, la machine à broyer la liberté est bel et bien en marche. Chaque petit soldat se contentant d’imposer son petit bout de « diktat » sans même savoir combien il contribue à l’avènement du « Grand diktat » !

Élisabeth Lalesart

image_pdfPDF A4image_printImprimer
S’abonner
Notification pour
Nom ou pseudonyme
Adresse courriel (facultatif)
Votre site Internet (facultatif)
2 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires