Combien de temps peut-on vivre dans le déni ? L’énergie

13/10/2022 (2022-10-11)

[Source : loikleflochprigent.fr]

 Loïk Le Floch-Prigent

La politique énergétique française est déstabilisée depuis des dizaines d’années, les résultats s’affichent désormais au grand jour, mais on se refuse toujours à accepter d’observer la réalité et, en conséquence, de prendre les mesures de correction indispensables pour redresser l’économie de notre pays et surtout son industrie.

La formule d’Einstein : « la folie c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent » s’imprime durablement dans la France d’aujourd’hui, car après avoir constaté sa désindustrialisation à l’occasion de la crise du Covid, elle ne veut pas voir que le mauvais traitement du dossier énergie amorce une nouvelle poussée de faillites et une accélération des délocalisations industrielles lourdement responsables de nos déboires actuels. Dans l’industrie, un échec est analysé avec rigueur dans un exercice difficile et nécessaire qui s’appelle un « retour d’expérience », c’est à ce prix que le pays tout entier doit s’atteler s’il veut éviter de sombrer rapidement, on ne peut pas vivre dans le déni, ou du moins pas très longtemps.

Déjà en 1973 les « chocs pétroliers » avaient ébranlé nos certitudes et nous avions constaté que nous avions eu tort de nous endormir pendant des dizaines d’années avec un prix bas de l’énergie et une abondance venue d’ailleurs. La nécessité de disposer d’une énergie abondante, bon marché et souveraine était évidente et toute la politique nationale, tous les acteurs économiques et sociaux, s’étaient mis en ordre de marche pour consolider nos activités autour d’un programme nucléaire ambitieux, du maintien de notre hydraulique, d’une recherche dans l’énergie solaire et d’une maîtrise de nos consommations. On se souvient, par exemple, des concours lancés pour des automobiles consommant un litre aux cent kilomètres ou la création d’un Commissariat à l’Énergie Solaire (le COMES). On doit aussi se rappeler des risques pris dans les installations pétrolières et gazières en mer du Nord pour nous libérer de la dépendance des gisements du Moyen-Orient. La conscience de la fragilité de notre prospérité était profonde et imprégnait toutes les couches de la société tandis que le rationnement des produits pétroliers désorganisait toutes les vies quotidiennes.

Quand le chômage de masse s’est installé dans notre pays, non seulement nous n’avons pas voulu examiner ses causes profondes, mais nous avons préconisé des remèdes à court terme dont chacun connaissait l’inefficacité réelle, nous nous sommes enfoncés dans le déni, et on peut observer que nous continuons en partie à nous y complaire.

Ces questions ont d’ailleurs déserté le débat politique et l’écologisme politique a gagné la bataille de l’opinion avec la domination des peurs, la peur nucléaire, la peur des pollutions, la peur de la disparition de la planète et la nécessité de la « précaution » inscrite dans la Constitution ! La prospérité elle-même était remise en question, était-elle vraiment nécessaire, ne pourrions nous pas revenir à vivre d’amour et d’eau fraîche, dans les bois, sous la tente, avec les animaux sauvages et le chant si doux du rossignol ? L’image d’un bonheur sans fin attaché au milieu naturel bafoué par l’industrie et les producteurs d’énergie s’est durablement imprégnée dans la société avec cette image redoutable d’une voiture électrique silencieuse sur une belle route bitumée, un enfant souriant à l’arrière regardant avec émotion une éolienne, silencieuse aussi, lui apportant l’énergie du vent… à domicile. Cette image est superbe et terrifiante, car on y mesure le mensonge qu’il va falloir combattre pour revenir sur des dizaines d’années d’abandon et de lâchetés. Ces merveilleux moulins sont posés avec du béton et sont en métal, les deux constituants les plus énergivores de notre civilisation. Celle-ci repose sur le ciment et l’acier et donc sur une énergie abondante, bon marché et concentrée.

Avec la biomasse, l’hydroélectricité, la géothermie et le nucléaire ce sont les énergies « pilotables »  c’est-à-dire qu’elles peuvent être appelées à tout moment par le consommateur. L’énergie éolienne et l’énergie solaire, appelées souvent énergies renouvelables « nouvelles » sont intermittentes, c’est-à-dire qu’il faut qu’il y ait un vent suffisant ou du soleil pour qu’elles fonctionnent.

L’écologisme politique a d’abord voulu éliminer le nucléaire — la peur du danger, toujours la peur — puis elle a combattu le diesel en ville à cause de la pollution en arguant sur le nombre de morts par an en France de maladies respiratoires dues à ce carburant, puis elle s’est saisie des rapports du GIEC pour dénoncer les fossiles dans leur ensemble avec une éradication du charbon immédiate suivie d’un programme de changement complet de civilisation en Europe pour donner l’exemple au monde entier, voitures électriques, pompes à chaleur (électriques !)… Pour diriger vers la « bonne solution « pour l’humanité elle a aussi démonté la filière hydraulique en arguant des atteintes à l’environnement et à la biodiversité, la chasse aux barrages était aussi lancée ! Il ne restait donc plus, si on n’oublie pas la géothermie, que les énergies intermittentes — éoliennes et panneaux solaires —, les énergies « vertes » propres » et… gratuites, car on ne paie pas le vent et le soleil. Tel est donc l’avenir radieux qui nous est promis, en France d’abord, en Allemagne aussi, et, bien évidemment portée par ce comportement exemplaire, la planète suivra, elle qui est si malade de tous ses humains sales et gaspilleurs, elle retrouvera sa virginité originelle et arrêtera ses caprices climatiques, ses volcans, ses tornades, tout ce qui trouble notre quotidien. Tel est le message reçu depuis plus de vingt ans, et tel est le message relayé désormais par tous les médias et une grande partie des politiques de tout bord qui n’osent plus mettre en doute le catéchisme sous peine de l’excommunication immédiate. Tout individu atteint d’un doute ou d’un questionnement peut être rejeté de toutes les radios et télévisions et cela pour le personnel politique c’est la mort immédiate !

Et pourtant  un nombre toujours plus grand de scientifiques et de techniciens qui n’ont pas d’ambition électorale s’exprime de plus en plus et de mieux en mieux pour mettre à mal la doctrine et surtout les solutions qui sont ainsi retenues. On notera que la Commission européenne, le Parlement européen, la plupart des organismes d’État sont imprégnés par ces croyances en pensant s’appuyer sur la science et préparer l’avenir de leurs enfants. Quand l’ADEME ou RTE en France adhèrent profondément à cette vision, ils sont sincères, mais leurs professeurs de sciences n’ont pas été convaincants ou ils dormaient pendant les cours, désolé cela ne marche pas et la guerre en Ukraine accélérant une crise de l’énergie latente qui allait arriver dans les deux ou trois ans a précipité les choses, désormais ceux qui veulent voir n’ont qu’à regarder : le roi écologiste politique est nu.

Tout d’abord penser que dans un délai court l’humanité va pouvoir se passer, sans révolution des plus faibles, de 80 % de ses sources d’énergie est un enfantillage. L’humanité peut s’adapter à des changements de température, mais pas au retour en arrière civilisationnel, c’est-à-dire le dénuement, tous les humains aspirent à la prospérité et à la consommation. Tous veulent leur automobile, si le changement qu’on leur propose c’est le transport de masse obligatoire ils ne seront pas d’accord ! Le totalitarisme « vert » ne peut pas « passer », ce n’est pas un plafond de verre, c’est un plafond en béton. Quoi qu’il arrive, l’humanité a fonctionné à la recherche d’une énergie abondante, bon marché et souveraine, si elle possède du charbon, du pétrole ou du gaz elle l’utilisera là où elle en dispose.

Le mix énergétique français, nucléaire électrique, hydroélectricité et pics électriques satisfaits par le gaz, pouvait ensuite aller vers une généralisation électrique plus importante avec véhicules électriques et pompes à chaleur. Mais cet exemple n’aurait pas été exemplaire puisque difficilement reproductible dans les pays charbonniers, pétroliers ou gaziers, c’était bon marché ou du moins pas trop cher pour nous, nous étions souverains, tous les pays ne pouvaient suivre notre exemple ! De toute façon il fallait imaginer que les fossiles allaient encore être utilisés partout dans le monde et que la recherche devait donc porter sur la montée des rendements, le contrôle et l’éradication des polluants et la captation et le traitement du CO2 puisque l’on considérait la décarbonation indispensable.

Le nucléaire est en voie d’abandon en Allemagne et en Belgique, il a failli périr plusieurs fois en France, cela reste un espoir pour l’humanité, mais d’abord pour la France qui, malgré les politiciens qui ont désiré ou  décidé sa mort a encore des compétences mondialement reconnues dans la construction, la maintenance et l’exploitation autour d’EDF et de Framatome et les 100 000 employés des sous-traitants regroupés dans le GIFEN. Les centrales chinoises, finlandaises et britanniques ont aidé à la survie de notre appareil industriel ! Profitons-en. Par contre avec l’arrêt de Super Phénix en 1997 et celui d’Astrid en 2019 on a mis une croix sur les réacteurs de quatrième génération, ce sont eux qui vont utiliser pendant des centaines d’années pour faire de l’énergie les déchets de nos centrales, on espère que le programme sera relancé pour que nous ne soyons pas conduits à acheter aux Chinois, aux Russes ou aux Américains les résultats des travaux dont nous étions les pionniers.

L’hydraulique a été un des points forts de notre pays, Sogreah/Neyrpic/Alstom a porté hautes les couleurs du pays à travers le monde, construisant la moitié des turbines planétaires. L’écologisme politique n’aime pas les barrages. Quand elle parle d’énergies renouvelables, elle met de côté l’hydraulique. Alstom est devenue General Electric. C’est une honte, nous le savons tous.

Elles rajoutent de l’aléatoire à l’utilisation de l’électricité frappée par un aléatoire structurel, celui d’avoir à servir tous les consommateurs qui allument un appareil sans perte de puissance. Car l’électricité ne se stocke pas, le gestionnaire du réseau doit donc équilibrer chaque seconde la production et la consommation et la consommation par définition est aléatoire. Si l’on ajoute l’aléa du vent ou du soleil, on rajoute des coûts de régulation inutiles puisque chaque usine « renouvelable » est « doublée » par une centrale à énergie fossile (ou hydraulique) qui va être appelée dès qu’elle faiblit ou qu’elle arrête. Les cours d’électricité sont bien loin dans le cursus de nos parlementaires (entre autres), mais cette caractéristique pénalise les énergies intermittentes au point que, quand le gaz disparaît, l’Allemagne s’effondre, elle n’est plus électrique que 25 % du temps ! C’est ce mensonge ou cet oubli du caractère « inutile » sur le réseau électrique de tous les nouveaux moulins à vent qui fragilisent aujourd’hui l’Europe, ce qui ne veut pas dire que les énergies éolienne et solaire sont inutiles. Elles peuvent être remarquables en circuits courts avec autoconsommation, sur les îles comme au Danemark, dans des endroits non desservis… mais c’est un appoint « intermittent ». Ce n’est pas une base ! Quant à la « complémentarité » nucléaire/éolienne et solaire présentée comme une évidence par certains politiciens, je leur demande instamment de retourner rapidement à l’école, le nucléaire est une base, elle est bon marché dans la production continue, on ne va pas commencer à jouer au yoyo avec le combustible nucléaire pour satisfaire une diarrhée verbale trompeuse, la seule réelle complémentarité si on veut poursuivre dans l’erreur des usines intermittentes c’est le gaz, c’est ce qui a été prévu pour la Bretagne Nord avec les horreurs d’éoliennes au Cap Fréhel et d’Erquy « doublées » par une centrale à gaz à Landivisiau : ceux qui font doivent le dire, même si c’est cher et stupide ! A Saint-Nazaire, c’est la centrale EDF de Cordemais (charbon/pellets) qui va faire le travail pour que la Bretagne Sud ne soit pas dans le noir en hiver ! Pas le parc d’éoliennes en mer !

Le mix énergétique c’est la cohabitation, deux innovations verbales nationales, inutiles de vouloir lancer des anathèmes, un jour il faudra affronter la réalité, le plus tôt sera le bienvenu si l’on veut maintenir notre prospérité.

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