2

Pourquoi la douance est-elle négligée ?

La douance[*] – le fait pour une personne d’avoir des aptitudes très supérieures à la moyenne dans un ou plusieurs domaines – attire peu l’intérêt de nos sociétés occidentales modernes et il est rare que des systèmes éducatifs en tiennent compte. Si les premières et ces derniers aiment à considérer les personnes déficientes d’un ordre ou d’un autre et leur fournir des programmes scolaires ou sociaux adaptés, dans la ligne de la bien-pensance mondiale et de la recherche d’égalité, on peut se demander pourquoi les individus surdoués sont habituellement au contraire négligés, voire complètement ignorés. Ils deviennent alors le plus souvent des marginaux, des inadaptés sociaux, voire des cancres perturbateurs de la scolarité et de la société de masse, de manière parfois plus dramatique et radicale que leurs frères et soeurs moins doués. Et, au moins, ceux-ci reçoivent une certaine attention des pouvoirs en place, ce qui n’est pas le cas des autres. Pourtant, une civilisation ne gagne-t-elle pas à reconnaître et accueillir les individus disposant d’aptitudes ou de dons hors normes ? Ne pourrait-elle pas améliorer notamment ses systèmes scolaires et éducatifs pour en tenir compte et leur donner aussi une chance de s’épanouir et de pouvoir parallèlement offrir aux autres le fruit de leurs dons ?

Depuis plus de deux siècles, dès l’aube de la Révolution française, le concept d’égalité a été utilisé comme une idéologie destinée à modeler une société universelle homogène composée d’individus uniformisés. Il est en effet beaucoup plus facile de contrôler un peuple résultat du clonage psychique d’un seul individu normalisé ou moyenné dont il est alors aisé de connaître toutes les caractéristiques psychologiques et comportementales qu’un autre dont les particularités individuelles sont respectées et restent bien différenciées. Et le but des élites autoproclamées lors des différentes époques et ères de l’Humanité a toujours été de s’en maintenir au sommet et d’en contrôler la destinée, souvent celle de l’esclavage et de l’exploitation, comme pour leurs troupeaux de vaches et de moutons.

Rendre les individus égaux ne pouvant se faire sur un plan purement physique, à moins d’en cloner physiquement un seul représentant et d’éliminer tous les autres, le clonage doit se reporter alors sur des plans moins visibles, mais restant socialement efficaces. Comme on ne peut pas vraiment rendre intelligent un déficient intellectuel ni faire pousser les jambes d’un cul-de-jatte de naissance, une société égalitaire doit compenser en fournissant un surcroît de moyens et d’attention aux individus moins gâtés par la nature. De points de vue moraux et spirituels, on ne peut guère l’en blâmer, bien au contraire. Le déficient intellectuel pourra ainsi bénéficier par exemple de professeurs particuliers, de classes spécialisées ou d’un cursus scolaire nettement prolongé, voire des emplois adaptés et des salaires compensatoires. Le cul-de-jatte pourra se voir offrir des prothèses dernier cri. Et la compagnie fournisseuse pourra compenser par sa publicité et par une image bienfaitrice. Au bout du processus, le déficient aussi bien que le cul-de-jatte auront bénéficié de la même programmation psychologique et sociale que le commun des mortels, abstraction faite des surdoués. Pour ces derniers, il s’agit d’une autre paire de manches. Les choses ne sont pas aussi simples.

Un surdoué est, par essence et par nature, un être hors normes, et même au-dessus des normes, parfois tellement au-dessus ou hors de leur champ qu’il n’est guère capable de les apercevoir, au moins pendant toute une première phase de sa vie. Lui se croit « normal » ou au moins voudrait l’être, même s’il peut se sentir rejeté par les autres tout en ne comprenant pas pourquoi. Au moins jusqu’à l’adolescence, et parfois jusqu’à l’âge adulte, il croit que les autres fonctionnent et perçoivent comme lui-même le fait. Cependant, un jour, il finit par réaliser qu’il ne roule pas dans les rails du monde général, qu’il ne comprend pas maints codes sociaux pour lui peu logiques, voire complètement illogiques ou stupides. Il se demande pourquoi les autres mettent autant de temps, quand ils y parviennent, à résoudre des problèmes dont il a pu pourtant percevoir presque instantanément la solution. Pourquoi ne trouvent-ils pas aussi vite les « bogues », les anomalies, les causes des défaillances… et le moyen d’y remédier ? Pourquoi, lorsqu’il propose des solutions, l’ignore-t-on, le regarde-t-on comme une bête étrange, lui demande-t-on pour qui il se prend, ou encore y réagit-on avec colère ou par d’autres fortes émotions ? Pourtant, généralement et simplement, il ne souhaite qu’aider, apporter son concours.

Chaque surdoué, intellectuel et/ou manuel, est inclassable. Aucun ne parvient à rentrer dans les moules et dans les cases préparés par la société, par l’école et par le monde du travail. De nos jours, il reste trop souvent ignoré, isolé, peu productif, et même gâche ses dons à ne pas en faire grand-chose. Il dérange trop une société qui cherche au contraire l’uniformité, l’égalité absolue, aveugle au fait pourtant largement démontré de l’inégalité et de la spécificité fondamentale de tous les êtres, humains et non humains. Il représente une épine dans le pied. Il est plus facile de s’en débarrasser que de l’aider à s’intégrer. Pourtant, une civilisation gagnerait à rechercher son assimilation dans un sens symbiotique.

Une société qui ignore ou néglige la douance est semblable à un corps humain qui négligerait son cerveau, ne lui donnerait pas la chance de se nourrir d’idées, de lectures, d’exercices intellectuels, de réflexion ou de mémorisation… comme celui d’un enfant sauvage élevé par des loups ou par des singes. Elle survit, mais sans plus. Elle ne s’épanouit pas, est loin d’exercer son plein potentiel. Elle finit même par régresser ou par se dégrader, par suivre la loi d’entropie au lieu de celle de la conscience organisatrice.

Pour intégrer les surdoués, une civilisation doit leur offrir des moyens qui leur soient adaptés et cela implique en particulier d’éviter la création pour eux de structures rigides, de règlements multiples, de programmes stéréotypés, de lignes d’actions figées dans le temps ou dans l’espace… Ils ont surtout besoin d’un être qui les comprenne, d’un pair, ou au moins de quelqu’un de suffisamment empathique, sensitif et intuitif pour pouvoir deviner leur nature profonde et leur fonctionnement. Ils s’épanouissent beaucoup plus dans des milieux où on leur permet de donner libre cours à leur créativité et à leur potentiel que dans des structures scolaires ou académiques. Si on veut malgré tout les restreindre dans un parcours éducatif, il leur faudra une classe plus adaptée à leur génie, pas nécessairement attachée à un lieu, ni même à des horaires rigides, mais plutôt avec un libre accès et un genre de conseiller disponible pour les guider au mieux dans leur développement, dans la découverte et dans la mise en oeuvre de leurs dons. Plusieurs conseillers pour une même classe, en simultané ou en alternance, seraient probablement un plus. Un surdoué a bien davantage besoin de défis à sa hauteur que de passer des examens de contrôle et de suivre un programme classique. Plus il se sent libre et apprécié et plus il donne la pleine mesure de ses talents.

La société moderne, quel que soit le pays considéré, n’est en fait pas égalitaire. Il existe au moins deux classes qui bénéficient de traitements radicalement différents : l’élite richissime au sommet, et les pauvres (et un peu moins pauvres) en bas, ceux-ci mélangés au mixeur en un tout de plus en plus homogène, hommes et femmes confondus. Elle ne pourra réellement s’épanouir que lorsqu’elle intégrera les surdoués aussi bien que ses déficients, ce qui exigera probablement de l’élite l’abandon ou le sacrifice d’au moins une partie de son pouvoir. Cette dernière le fera-t-elle sans une pression minimale du peuple ?

[*] Qu’est-ce que la douance ?

Il existe plusieurs définitions de la douance. Selon celle du Dr Françoys Gagné, reconnue internationalement, « la douance désigne la possession et l’utilisation d’habiletés naturelles remarquables, appelées aptitudes, dans au moins un domaine d’habileté (intellectuel, créatif, social, perceptuel ou moteur), à un degré tel qu’elles situent l’individu au moins parmi les 10 % supérieurs de ses pairs en âge ». Pour dépister la douance, les neuropsychologues évaluent le quotient intellectuel et différentes caractéristiques individuelles (créativité, motivation, personnalité) grâce à des questionnaires standardisés et des entretiens. Les psychologues peuvent aussi évaluer la douance. [Source : La Presse]

Liens

2
Poster un Commentaire / Post a comment

5000
  S’abonner  
le plus récent le plus ancien
Notifier de

« Lui se croit « normal » ou au moins voudrait l’être, même s’il peut se sentir rejeté par les autres tout en ne comprenant pas pourquoi, il croit que les autres fonctionnent et perçoivent comme lui-même le fait. Cependant, un jour, il finit par réaliser qu’il ne roule pas dans les rails du monde général, qu’il ne comprend pas maints codes sociaux pour lui peu logiques, voire complètement illogiques ou stupides. Pourquoi, lorsqu’il propose des solutions, l’ignore-t-on, le regarde-t-on comme une bête étrange, lui demande-t-on pour qui il se prend, ou encore y réagit-on avec colère ou par d’autres fortes… Lire la suite »